Violences urbaines à Lyon : « Dans les quartiers pauvres, la marmite bout depuis des années et ça finit par péter »

INTERVIEW Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Sciences Po Grenoble- Alpes université, décrypte pour « 20 Minutes » les violences urbaines, qui se sont produites ces dernières semaines dans l’agglomération lyonnaise

Propos recueillis par Caroline Girardon

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Illustration de violences urbaines survenues le 10 mars à Rillieux-la-Pape près de Lyon (Rhône).
Illustration de violences urbaines survenues le 10 mars à Rillieux-la-Pape près de Lyon (Rhône). — PHILIPPE DESMAZES / AFP
  • L’agglomération lyonnaise a été le théâtre ces dernières semaines de plusieurs épisodes de violences urbaines.
  • Incendie de voitures, de bus, dégradation de mobiliers urbains ou de bâtiments publics, affrontements avec la police, se sont multipliés à la Duchère, Bron, Vénissieux ou encore Rillieux-la-Pape.
  • Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre De la police en démocratie (Grasset), décrypte pour 20 Minutes ces phénomènes.

Ces dernières semaines, plusieurs villes de l’agglomération lyonnaise ont été le théâtre de violences urbaines. Dernier épisode en date : samedi soir, quatre voitures et un bus des TCL ont été brûlés par des émeutiers à Rillieux-la-Pape. Comment expliquer que des quartiers pauvres s’embrasent régulièrement ? C’est la question que nous avons posée à Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Sciences-Po Grenoble-Alpes université. Il est également l’auteur du livre De la police en démocratie (Grasset), dans lequel il s’intéresse particulièrement à la légitimité et à la gouvernance comparée de la police, à la police de proximité et aux relations police-population, et à l’analyse comparée des déterminants de la délinquance.

Qu’est-ce que ces épisodes répétés de violences urbaines traduisent-ils ?

En préambule, il faut préciser que l’expression « violences urbaines » reste insuffisante. Il s’agit d’un « mot-valise » pour définir tout ce que cela englobe. Derrière on parle de phénomène d’émeutes, de rébellion, d’actions collectives au cours desquelles il y a des dégradations et des destructions de biens individuels ou collectifs et parfois, des affrontements physiques. Ces violences restent un sujet peu étudié. Par exemple, il n’existe aucun document d’analyse permettant d’établir avec précision leurs origines. Les déclarations des autorités ou des responsables politiques, formulées avec plus ou moins de finesse, restent avant tout des postures morales. Elles ne constituent pas de réelles explications. J’ose la comparaison : c’est comme si l’on parlait de lutter contre le coronavirus sans avoir une base d’information sur le virus. Cela serait jugé impossible.

Si l’on devait néanmoins avancer une ou plusieurs explications, quelles seraient-elles ?

Géographiquement, on constate que les faits n’ont pas beaucoup évolué depuis la fin des années 1970. Les premiers rodéos urbains sont apparus en 1979 à Villeurbanne, Vaulx-en-Velin, Vénissieux, dans les mêmes quartiers qu’aujourd’hui. En 1981, on a assisté aux premiers étés « chauds » avec des débordements dans ces mêmes villes de périphérie. A chaque fois, on constate que les émeutes sont associées à des zones de pauvreté. Globalement, nous sommes dans des territoires où se concentrent des problèmes socio-économiques, tout un tas de désavantages : un taux de chômage élevé, peu de possibilités d’emploi, de la précarité, des problèmes scolaires, etc. A cela s’ajoute le constat suivant : les gens d’origine étrangère, qui vivent dans ces territoires, sont plus exposés aux mauvaises pratiques policières telles les contrôles au faciès. Mais la France n’est pas une exception. Ailleurs, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne par exemple, c’est également le cas. En résumé, nous sommes sur des territoires désavantagés dans lesquels les individus sont confrontés à des expériences très souvent négatives avec la police. La conjonction des deux engendre un effet qui s’accumule dans le temps.

Et le moindre événement peut déclencher une émeute ?

Oui c’est ce qu'il s'est passé en 2005 à Clichy-sous-Bois lorsque les deux adolescents, qui s’étaient réfugiés dans un transformateur, sont morts électrocutés. Les déclarations du préfet et de la DDSP à l’époque ont été de nature à mettre le feu aux poudres. L’absence de sincérité des pouvoirs publics, qu’elle soit volontaire ou pas, n’a pas arrangé les choses. Les habitants se sont sentis laissés pour compte. Depuis des années, nous avons une marmite sur le gaz qui bout en permanence. Elle chauffe et ça finit par péter. Les révoltes sont déclenchées par des éléments qui se répètent inlassablement : des accidents de scooter lors d’un contrôle de police, des contrôles qui virent au drame, etc.

Le maire LR de Rillieux-la-Pape expliquait que les émeutes, survenues dans sa ville, étaient l’œuvre de « professionnels du trafic de drogue » n’acceptant pas le travail de la police. Il ne s’agit donc pas cette fois d’un élément précité…

C’est l’explication qu’il avance mais en l’absence de capacité d’analyse au niveau de la métropole de Lyon, j’y vois des déclarations morales. Pour moi, cette hypothèse paraît peu probable. Pourquoi ? Le commerce de produits illicites est une activité économique, bien qu’elle soit illégale. Et pour qu’elle prospère, il faut de la tranquillité. C’est une très mauvaise idée d’aller rechercher une forme de provocation susceptible de déclencher des réactions policières. On ne connaît pas de système de deal qui recherche la confrontation avec la police et je reste peu convaincu par cette approche.

Vous avez observé et étudié le comportement d’agents sur le terrain à Lyon et Grenoble pour les besoins d’un livre dans lequel vous dressez une comparaison avec l’Allemagne. En quoi la situation française est-elle différente de celle outre-Rhin ?

En France, la police a une approche très agressive dans les quartiers pauvres. Cette impulsion a été donnée par Nicolas Sarkozy. Lorsqu’il y a des incidents dans un quartier, la police est tout de suite suspectée par les habitants, avant même que l’on sache si c’est le cas ou pas. La cause est structurelle : aujourd’hui, il y a une défiance vis-à-vis de la police alors qu’elle est censée redonner confiance aux gens et les protéger. Cette confiance est très amoindrie. Ce qui n’est pas du tout le cas en Allemagne, où il n’y a pas d’émeutes urbaines. Les habitants des quartiers, qu’ils soient d’origine turque ou allemande, placent la même confiance dans la police. Là-bas, elle a davantage une mission d’assistance que nous ne connaissons pas de manière aussi nette en France.

Le retour de la police de proximité (supprimée dès 2003) peut-il être un levier pour restaurer cette confiance ?

Celle qu’on a connue en France se rapproche de ce qui est pratiqué en Allemagne même si ce n’est pas tout à fait la même chose. La police de sécurité quotidienne, telle qu’Emmanuel Macron l’avait présentée dans son programme de campagne présidentielle, y ressemblait beaucoup. Mais au final ce n’est pas la voie qu’il a empruntée… Après, les problèmes constatés dans les quartiers pauvres, ne proviennent pas uniquement de l’attitude de la police. Comme je le disais, ils émanent d’une conjonction de tout un tas d’éléments. Enfin dans les démocraties, l’ordre vient de la cohésion sociale.