Coronavirus : Non, les pharmaciens ne disposent pas d'un logiciel pour dénoncer les traitements non reconnus

FAKE OFF Une affirmation erronée de la députée Martine Wonner est prise au sérieux par certains internautes

Alexis Orsini

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Une pharmacie française à l'heure du Covid-19 (illustration).
Une pharmacie française à l'heure du Covid-19 (illustration). — SYSPEO/SIPA
  • « On demande demande aujourd'hui, en France, aux pharmaciens de dénoncer sur un logiciel les médecins qui soignent. Mais où va-t-on ? », s'est indignée, le 14 mars, la députée Martine Wonner.
  • Selon l'élue, connue pour ses critiques récurrentes sur la gestion sanitaire de la crise du Covid-19 comme pour son soutien à un collectif pro-hydroxychloroquine, un tel système, connu sous le nom de « Mésange », serait en place au niveau national.
  • Si le projet Mésange existe bien, il s'agit d'un simple formulaire en ligne de recueil de données anonymes de mésusage de médicament, qui a recueilli un peu plus de 200 notifications depuis son lancement, en 2017.

L’épidémie de Covid-19 n’a pas seulement amené les pharmaciens à réaliser des tests PCR ou antigéniques en complément de leurs activités quotidiennes : ces derniers se livreraient aussi à un fichage organisé de tous les médecins prescrivant des traitements non reconnus contre la maladie.

Du moins si l’on en croit un message relayé à l’identique par différents internautes sur Facebook, affirmant qu’« un logiciel permet aux pharmaciens de dénoncer les médecins qui prescrivent des traitements anti Covid précoces. »

En guise de source, certains relayent une intervention récente de la députée du Bas-Rhin, Martine Wonner, connue pour ses positions critiques sur la gestion de la crise sanitaire, elle qui avait été exclue du groupe LREM pour s’être opposée au plan de déconfinement du gouvernement au printemps 2020.

Le 14 mars 2021, la médecin psychiatre de formation déclarait ainsi, à l’occasion d’un rassemblement « pour le sport » (sans masque) organisé à Strasbourg : « L’Ordre des médecins, aujourd’hui, a une attitude qui n’est pas acceptable. Des confrères ont été licenciés, des confrères ont des suspensions d’exercer et on demande demande aujourd’hui, en France, aux pharmaciens de dénoncer sur un logiciel les médecins qui soignent. Mais où va-t-on ? »

FAKE OFF

« C’est absolument faux, aucun logiciel de ce type n’existe », explique à 20 Minutes Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). « C’est faux, nous ne délivrons simplement pas de prescriptions fantaisistes hors autorisation de mise sur le marché », abonde Gilles Bonnefond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO).

Comme le rappelle le Conseil national de l’ordre des médecins sur son site, l’autorisation de mise sur le marché (AMM) ne concerne pas seulement l’accord de commercialisation donné à un médicament par l’Agence nationale de sécurité du médicament mais aussi « les indications thérapeutiques, […], la posologie, les contre-indications, les précautions d’emploi ou encore les effets indésirables. »

En conséquence, « toute prescription qui ne respecte pas l’ensemble de ces critères est donc considérée comme hors autorisation de mise sur le marché ». De fait, si un médecin reste libre de prescrire un traitement non reconnu contre le Covid-19 – par exemple à base d’hydroxychloroquine –, il doit en revanche le faire selon un protocole bien précis.

Des ordonnances hors AMM qui engagent la responsabilité

« Tout médecin qui veut prescrire en dehors de l’AMM doit le signaler sur l’ordonnance et prévenir le patient qu’il engage pleinement sa responsabilité. Le pharmacien a tout à fait le droit de refuser de dispenser l’ordonnance s’il estime que c’est contre l’intérêt du patient. Mais s’il accepte de la dispenser, il endosse aussi la responsabilité », explique Philippe Besset, tout en précisant : « Au début de l’épidémie, nous avons vu passer beaucoup d’ordonnances sur l’hydroxychloroquine et nous en avons refusé beaucoup. »

Jointe par 20 Minutes, Martine Wonner indique avoir eu « de nombreuses remontées », au sein du collectif de professionnels de santé « Laissons les prescrire », fervent défenseur de l’hydroxychloroquine et d’autres traitements à l’efficacité contestée, de médecins qui auraient été convoqués auprès des conseils départementaux de l’Ordre national des médecins voire directement par ce dernier en raison de leurs prescriptions anti-Covid-19 hors AMM.

« Ces confrères se retrouvent convoqués sur dénonciation et encourent des sanctions qui peuvent aller jusqu’à la radiation du Conseil national de l’ordre des médecins », déplore la députée, en dénonçant le rôle que jouerait le « logiciel Mésange » : « A l’origine, il a été mis à disposition de la région Bourgogne-Franche-Comté, bien avant la crise du Covid-19 pour identifier et faire remonter les situations de mésusage de médicament liées aux prescriptions des médecins. Mais depuis mars 2020, il a été élargi au niveau national pour faire remonter les prescriptions contre le Covid-19. »

« Mésange », un formulaire en ligne anonyme ayant recueilli environ 200 retours

Si le « projet Mésange » a bien été mis en place en 2017, sous la forme d’un formulaire Google à remplir en ligne, sa finalité comme son mode de fonctionnement sont bien différents de ceux décrits par Martine Wonner, comme nous l’explique Marie-Blanche Valnet-Rabier, responsable adjointe du Centre Régional de Pharmacovigilance de Franche-Comté et co-instigatrice du projet : « L’idée de départ était d’identifier les situations de mésusage – qui ne sont pas l’apanage du médecin, puisqu’un patient peut aussi en être responsable dans son utilisation du produit – pour en faire une photographie locale et voir si on pouvait révéler des risques inconnus ou au contraire identifier des besoins médicaux à l’Agence du médicament. »

« Au vu des prescriptions hors AMM sur le Covid-19, nous avons trouvé intéressant de collecter ces informations au niveau national, là encore pour faire une photographie. Mais ces informations sont traitées de manière complètement anonyme : nous ne recueillons ni le nom des médecins, ni celui des patients, ni celui des pharmaciens – même si ces derniers sont libres d’indiquer leurs coordonnées s’ils souhaitent être recontactés. Depuis 2017, au total, nous avons reçu environ 200 notifications de mésusage et nous devons être à moins de 10 notifications d’ordonnances hors AMM concernant le Covid-19, sachant qu’on compte seulement une trentaine de notifications hors Bourgogne-Franche-Comté », poursuit Marie-Blanche Valnet Rabier.

Une simple consultation du formulaire en ligne permet de constater qu’il peut être rempli sans jamais indiquer ses coordonnées, comme la variété du type de mésusage pris en compte – qu’il concerne le Covid ou non.

Et la pharmacologue de conclure : « Je ne vois pas comment, à partir de nos données anonymes tirées de cette expérimentation vouée à s‘achever cette année après l’épuisement des fonds alloués par l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté, on peut tirer de telles allégations [autour d’un logiciel de « dénonciation »]. »

Sollicité par 20 Minutes, le Conseil national de l’ordre des médecins nous renvoie simplement à deux de ses communiqués récents sur les prescriptions hors AMM, l’un d’entre eux, daté d’avril 2020, rappelant « fermement à l’ensemble des médecins qu’en cette période de vulnérabilité particulière et face à l’inquiétude de nos concitoyens, […] il serait inadmissible dans ce contexte de susciter de faux espoirs de guérison » et que « la mise en danger des patients, s’il apparaissait qu’elle puisse être provoquée par des traitements non validés scientifiquement, pourrait justifier dans ces circonstances la saisine du Directeur général de l’ARS pour demander une suspension immédiate de l’activité de ces médecins. »