Coronavirus en Ile-de-France : Pourquoi les médecins craignent-ils de devoir « trier » les patients ?

CORONAVIRUS Actuellement il y a près de deux fois moins de patients en réanimation dans les hôpitaux d’Ile-de-France que lors de la première vague. Pourtant les médecins craignent de devoir faire du « tri »

Caroline Politi
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En réanimation, des médecins s'inquiètent de devoir "trier" des patients (Illustration)
En réanimation, des médecins s'inquiètent de devoir "trier" des patients (Illustration) — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Près de 1.500 patients sont actuellement en réanimation en Ile-de-France, contre 2.800 lors de la première vague.
  • Dans plusieurs tribunes, des médecins de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris s’inquiètent de devoir trier des patients.
  • Les hôpitaux franciliens ne peuvent plus compter sur des renforts de toute la France.

Jusqu’à jeudi, le professeur Djillali Annane, à la tête du service de réanimation de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, dans les Hauts-de-Seine, refusait quotidiennement cinq patients atteints d’une forme grave du Covid-19. Et dès qu’un lit se libérait, il était réattribué « dans l’heure ». Mais depuis vendredi, le téléphone n’a pas sonné. Aucune demande d’admission en trois jours. « C’est vraiment très étonnant, reconnaît le praticien. Je suis incapable de vous dire si une décrue s’amorce, si on est dans l’œil du cyclone ou s’il s’agit simplement d’un problème d’aiguillage des patients. » Mais le résultat est là : dans son service, il y a désormais quatre lits de réanimation et trois de soins critiques vacants sur 25 au total.

A l’échelle régionale pourtant, la situation sanitaire est extrêmement préoccupante : près de 1.500 patients « Covid + » sont en réanimation en Ile-de-France. C’est certes presque moitié moins que l’an dernier (2.800 en avril 2020), mais le pic n’est pas encore atteint et l’inquiétude grandit. Ce week-end, 41 directeurs médicaux de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ont signé une tribune dans le Journal du dimanche pour demander un durcissement du confinement. « Nous serons contraints de faire un tri des patients afin de sauver le plus de vies possible », mettent en garde les signataires. « La situation actuelle tend vers une priorisation, autrement appelée "tri", qui consiste, lorsqu’il ne reste qu’un seul lit de réanimation disponible mais que deux patients peuvent en bénéficier, à décider lequel sera admis (et survivra peut-être) et lequel ne sera pas admis (et mourra assez probablement) », renchérissent neuf autres médecins de l’AP-HP dans une tribune dans Le Monde ce lundi.

Des respirateurs… mais pas suffisamment de personnel

Si de telles mises en garde avaient eu lieu l’an dernier, jamais elles n’avaient été aussi appuyées alors que les chiffres étaient pourtant plus inquiétants. « La situation est très différente : pendant la première vague notre principale crainte était le manque de matériel, les respirateurs notamment, aujourd’hui c’est le personnel qui manque », note Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France. Au printemps dernier, des soignants avaient afflué de toute la France vers l’Ile-de-France et le Grand-Est, les deux épicentres de l’épidémie, pour prêter main-forte à leurs collègues submergés. A l’époque, la France était « coupée » en deux, le Nord et l’Est croulaient sous les cas, le Sud et l’Ouest étaient relativement épargnés. Aujourd’hui, si l’Ouest reste moins touché, la situation est néanmoins préoccupante.

D’autant que contrairement à la première vague, les déprogrammations ne touchent que les zones critiques. « Au printemps dernier, on s’est retrouvé, dans certaines régions, avec des hôpitaux au ralenti qui attendaient des patients », se remémore Frédéric Valletoux. L’activité « classique » est aujourd’hui soutenue, d’autant que tous les hôpitaux n’ont pas rattrapé les retards accumulés lors de cette première vague. Dans les zones rouges, en revanche, toutes les ressources internes sont mobilisées pour « armer » de nouveaux lits. En Ile-de-France, 40 % des interventions ont été déprogrammées et l’objectif est d’atteindre les 80 % d’ici quelques jours.

La priorisation, une pratique quotidienne

Quid des transferts de patients ? Il y a quinze jours, le gouvernement a annoncé le transfert de plusieurs centaines de patients vers des régions moins touchées. En mars dernier, ils avaient permis de soulager les hôpitaux franciliens au « bord du gouffre », selon les mots d’alors du directeur de l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France, Aurélien Rousseau. Aujourd’hui pourtant le dispositif peine à trouver des candidats au départ : seule une centaine de patients franciliens ont pu être transférés ce mois-ci, les familles s’opposant souvent à un tel transfert.

S’oriente-t-on dès lors inexorablement vers un « tri » de patients ? Le P. Djillali Annane, qui n’a signé aucune de ces deux tribunes, regrette ce terme et préfère parler de « priorisation ». « Faire la balance entre les bénéfices et les risques d’un séjour en réanimation, où les traitements sont très lourds, fait partie de notre formation, insiste-t-il. Nous ne sommes pas en train d’improviser, on a chaque année des périodes de fortes tensions pendant lesquelles on doit évaluer, patients par patients, la situation. » L’âge, les comorbidités, la perte d’autonomie… sont autant de facteurs qui entrent dans la balance. En revanche, ce fervent défenseur de la stratégie « Zéro Covid » qui plaide pour un confinement bien plus dur depuis de nombreuses semaines reconnaît qu’un afflux incontrôlé de patients se traduira par une surmortalité. « La qualité de la prise en charge guidera toujours nos choix mais mathématiquement si l’afflux est trop important cela aura des conséquences. »