Coronavirus en Ile-de-France : Comment la déprogrammation des soins affecte les (autres) patients

EPIDEMIE En novembre, un sondage estimait que 47 % des Français ont eu des soins annulés ou reportés depuis le début de la crise sanitaire

Jean-Loup Delmas
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80% des opérations de soins hors coronavirus en Ile-de-France vont être déprogrammées
80% des opérations de soins hors coronavirus en Ile-de-France vont être déprogrammées — Philippe Lopez/AFP
  • 80 % des soins hors coronavirus vont être déprogrammés en Ile-de-France pour fournir plus de lits aux malades du Covid-19.
  • Des déprogrammations ont déjà eu lieu lors de la première et de la seconde vague, et sont très mal vécues par les patients concernés.
  • Entre sentiment d’abandon et impact sur leur santé, ces malades sont les victimes collatérales de la crise sanitaire.

En France, 93.000 personnes sont mortes du coronavirus depuis le début de l’épidémie. Mais ce n’est que l’un des aspects mortifères de la situation sanitaire. En raison de la saturation des hôpitaux et de l’occupation massive des lits de réanimation – plus de 100 % des capacités d’avant mars 2020 dans de nombreuses régions –, le coronavirus provoque le report de nombreuses opérations pour d’autres maladies, afin de rabattre les capacités des hôpitaux sur cette seule épidémie.

Ce mardi, le directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) de l’Ile-de-France, Aurélien Rousseau, a fixé un nouvel objectif de 2.200 lits de soins critiques pour les malades du Covid pour la région, nécessitant de déprogrammer 80 % des autres soins. Des déprogrammations déjà entreprises lors de la première et de la seconde vague.

Un sondage réalisé par l’Institut Viavoice pour France Assos Santé en novembre 2020 indiquait que près de la moitié des Français (47 %) ont eu des soins annulés et/ou reportés depuis le début de la crise sanitaire. Parmi ces patients déprogrammés, 56 % n’ont pas eu de solution alternative proposée par le corps médical, 24 % déclarent une aggravation de leurs symptômes et une dégradation de leur état de santé, et 11 % ont un sentiment de déprime et d’anxiété accru.

Compréhensible, mais pas acceptable pour autant

Techniquement, ce sont les opérations les moins urgentes qui sont déprogrammées en premier, rassure le docteur Jérôme Marty, président du Syndicat Union Française pour une médecine libre. Mais à force de voir le coronavirus saturer toujours plus les hôpitaux, « on finit fatalement par déprogrammer des opérations de plus en plus importantes. » Un choix qui devient critique avec la succession des vagues, avec « certaines opérations reportées depuis plus d’un an », regrette le médecin.

Pour les personnes concernées, un sentiment d’abandon domine. « On est les grands oubliés de l’épidémie, déplore Camille *, 63 ans et atteint d’un cancer. Aujourd’hui, dans la cinquième puissance mondiale, on ne peut pas soigner tout le monde, et on met des gens de côté ». Elle dit comprendre le calcul :  les malades du coronavirus en réanimation mourront assurément sans prise en charge, tandis que pour elle, il y a un espoir, même en cas de report de l’opération. Il n’empêche, elle redoute un nouveau décalage dans le temps, après ceux de la première et de la deuxième vague : « Il y a un pari fait sur notre santé pour soigner celle des autres, plus urgentes. Je veux bien essayer de le comprendre, mais ça reste inacceptable et inadmissible ».

Abandon politique et médiatique

La peur l’envahit de plus en plus : « La nuit, je cauchemarde sur mes tumeurs qui augmentent et se développent. Elles auraient dû être traitées dès avril 2020 et ne l’ont été qu’en juin. Résultat, des métastases deux mois plus tard. On devient fou à penser à tout ce temps perdu sur la maladie. » Pour Antoine*, 43 ans, dont l’opération du foie a été reportée en raison de ces déprogrammations, l’amertume succède à l’angoisse : « La France se vante d’avoir échappé à une situation à italienne, avec des patients soignés dans les couloirs faute de place. Mais qu’est-ce qu’elle fait de nous, à part nous laisser malade chez nous ? La France a échoué dès l’instant où elle a cessé de prendre en soin tout le monde ».

Au-delà de l’abandon sanitaire, c’est un abandon politique et médiatique que ressentent ces patients. « On est la poussière cachée sous le tapis, souffle Camille. Sous prétexte qu’on ne va pas mourir de suite, on se fiche bien de notre sort. » Elle s’interroge : pourquoi ne pas mettre le nombre d’opérations annulées ou reportées dans les bilans de Santé publique France ? Pourquoi si peu de politiques mentionnent cette problématique, pourquoi une telle inconsidération ? « Lorsqu’Emmanuel Macron parle d’avoir plus de lits de réanimation pour les Covid, il oublie que ça veut dire moins d’opérations pour nous », tranche Antoine. D’autant plus que ce choix est lourd de conséquence selon lui : « La vraie saloperie de cette maladie, c’est ça, la saturation hospitalière. Je ne dis pas du tout qu’il faut arrêter de soigner les patients Covid, mais de prendre des mesures de confinement avant d’arriver aux déprogrammations. »

Quelles conséquences à long terme ?

Impossible, aujourd’hui, de mesurer pleinement la catastrophe sanitaire liée à ces déprogrammations, tant leur nombre et leurs conséquences sont difficiles à estimer – a fortiori avec la troisième vague actuelle. « On n’en mesurera la portée que dans plusieurs années, avec un fort ressentiment à ce moment-là », craint Jérôme Marty. « Mais il sera trop tard ! », s’énerve Antoine.

Selon une étude de la fédération Unicancer, les retards de prise en charge des patients atteints de cancer, lors de la seule première vague de Covid-19, pourraient causer un excès de décès de 1.000 à 6.000 patients dans les années à venir. Cela, sans même prendre en compte les vagues suivantes. La Ligue nationale contre le cancer estime quant à elle que 93.000 dépistages n’ont pu être effectués en 2020 en raison du coronavirus. Et il ne s’agit que d’une seule des nombreuses maladies impactées par les déprogrammations. Camille conclut, amère : « J’espère que nous aussi, on nous pleurera ».

Les prénoms ont été modifiés