Confinement : Le coiffeur « n’est sans doute pas essentiel dans l’absolu, mais il l’est socialement », estime l’ethnologue Christian Bromberger

INTERVIEW L’ethnologue Christian Bromberger, auteur de l’ouvrage « Les Sens du poil », analyse la décision du gouvernement de laisser ouverts les salons de coiffure dans les seize départements à nouveau confinés à partir de ce samedi

Propos recueillis par Jean Bouclier
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Un salon de coiffure à Paris, en mai 2020.
Un salon de coiffure à Paris, en mai 2020. — Lewis Joly
  • Jeudi soir, le Premier ministre a annoncé la mise en place d’un troisième confinement dans 16 départements français, pour faire face à la nouvelle flambée de l’épidémie de coronavirus.
  • Les commerces « non-essentiels » vont devoir baisser le rideau pour au moins quatre semaines. Exception faite des libraires, des disquaires. Et des coiffeurs.
  • Christian Bromberger, professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille, revient pour 20 Minutes sur cette décision et sur le sens à lui donner vis-à-vis des Français.

C’est ok pour un bol d’air. Et pour une coupe au bol. Jean Castex a annoncé ce jeudi un nouveau confinement dans les 16 départements pour affronter la nouvelle vague de coronavirus : si les habitants pourront sortir sans limite de durée en journée, dans le même temps, les commerces « non-essentiels » vont, une nouvelle fois, « baisser le rideau » pour au moins quatre semaines. Tous ? Non. Les libraires et les disquaires n’étaient, dès jeudi soir, pas concernés par ces nouvelles restrictions. Et le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a indiqué ce vendredi sur RTL que les salons de coiffure seraient eux aussi autorisés à ouvrir.

Une manière de dire qu’au même titre que l’alimentaire, les sorties en plein air ou la lecture, la coiffure est elle aussi « essentielle » dans le quotidien des Français ? En matière de cheveux, Christian Bromberger sait de quoi il parle. L’ethnologue et professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille est l’auteur des Sens du poil - Une anthropologie de la pilosité (ed. Créaphis, 2015). Il répond à 20 Minutes.

Les salons de coiffure vont donc rester ouverts dans les départements concernés par ce troisième confinement, comme les commerces « essentiels ». Cela signifie-t-il qu’ils sont « essentiels » à la vie des Français ?

Les cheveux, les poils, les ongles, ce sont les seules parties du corps que l’on peut modifier à sa guise. On peut les teindre, les friser, agir sur eux. Mais également « tricher » avec, en teignant des racines qui blanchissent, en passant du blond au brun.

A travers cela, il y a quelque chose d’unique dans notre chevelure : la possibilité de modifier son apparence. Or, laisser les coiffeurs ouverts, c’est permettre aux Français d’avoir une prise sur leur apparence. Une partie de la population s’en fiche, mais pour la majorité d’entre elle, c’est très important. Preuve en est, lorsque l’on va chez le coiffeur et que l’on écoute ce que disent les gens en sortant, il y a toujours un peu de déception : « Ah, le coiffeur m’a raté »… « Ma frange n’est pas comme elle devrait être »…. Parce que l’image que l’on a de soi-même est supérieure à la réalité.

Le salon de coiffure est-il un « commerce » comme un autre ?

C’est un endroit très particulier, car l’un des rares où l’on peut faire quelque chose pour soi. Par pour ses enfants, pour sa famille ou son travail, mais uniquement pour soi. On peut avoir des sujets de discussions que l’on n’aborde en général pas ailleurs. Des discussions sur le corps, les plaisirs, les tracas…

En un an de pandémie, et avec le recours massif au télétravail, notre rapport à l’apparence a-t-il évolué ?

Lors des précédents confinements, deux « solutions » sont apparues. D’une part, on se laisse aller, comme les retraités qui se laissent pousser la barbe. De nombreuses personnes, en visio, ne portaient plus une grande attention à leur apparence corporelle. Alors que dans la vie sociale ordinaire, que ce soit contraint ou volontaire, on est amené à se coiffer, à s’entretenir avant d’apparaître.

Au contraire, d’autres personnes ont voulu garder une bonne image d’elles-mêmes, y compris en étant confinées. Et cela passait par l’entretien de la chevelure

Peut-on voir, dans la non-fermeture des coiffeurs, une volonté de normalité ? De montrer que la vie d’avant est encore un peu là ?

Grâce à cela, il y a davantage de normalité vis-à-vis de l’apparence que l’on veut se donner et que l’on veut donner aux autres. C’est un maintien de la vie normale, mais cela pose la question de l’essentiel et du non-essentiel. Le coiffeur n’est sans doute pas essentiel dans l’absolu, mais il l’est socialement.

On en revient à cette notion d’essentiel…

Cela peut paraître dérisoire par rapport aux problèmes que nous connaissons, par rapport à la maladie qui court et qui tue. Mais pour l’image de soi, individuellement et collectivement, il faut voir l’importance que peut avoir la pilosité dans notre société. Regardez les hommes avec leurs barbes ​de startupers : ce sont des barbes entretenues, pas des barbes de révolutionnaires. Elles sont aussi importantes que la coiffure féminine ou que celle des jeunes.