Nouvelle-Aquitaine : Une filière s'organise autour du vélo-cargo pour les professionnels

TENDANCE Que ce soit pour la livraison du dernier kilomètre, l’artisanat ou le service à domicile, de plus en plus d’entrepreneurs adoptent le vélo-cargo ou le triporteur pour leurs activités, dont le développement s’accélère depuis la crise du Covid-19

Mickaël Bosredon

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VUF Bikes propose toute une gamme de triporteurs pour les professionnels.
VUF Bikes propose toute une gamme de triporteurs pour les professionnels. — VUF Bikes
  • Bordeaux comptera bientôt près de 200 entrepreneurs à vélo.
  • De grandes marques adoptent aussi le triporteur ou le vélo-cargo pour la livraison du dernier kilomètre dans l’hypercentre, où circulation et stationnement deviennent impossibles.
  • Pour faire face aux contraintes des différents secteurs d’activité, plusieurs constructeurs proposent du matériel à la demande.

Des compteurs qui explosent. En décembre dernier, quarante professionnels ont été accompagnés lors de la séance de formation de Ma boîte à vélo, association de promotion de l’entreprenariat à vélo, rien que sur le territoire de Bordeaux Métropole. Un record. « Et on reçoit tous les jours des messages d’entrepreneurs qui veulent soit se reconvertir, soit créer une activité à vélo » assure Wiame Benyachou, cofondatrice des boîtes à vélo en Nouvelle-Aquitaine.

Fleuristes, réparateurs, livreurs… Ces quarante nouveaux vélo-entrepreneurs vont pédaler vers leurs activités dès les prochaines semaines. « La tendance était déjà à la hausse ces dernières années, mais la crise du Covid-19 a accéléré les choses » poursuit Wiame Benyachou, qui est également dirigeante de l'Atelier Remue-Ménage à Bordeaux, une entreprise solidaire spécialisée dans le déménagement à vélo. « On a notamment pas mal de restaurateurs qui se lancent, avec un gros phénomène de food bike qui est en train de monter dans pas mal de villes, et aussi des infirmiers et médecins libéraux, des métiers dans l’esthétique, et des épiciers bio ambulants. »

« Les villes se prêtent de plus en plus à nos activités »

Ces nouveaux venus vont rejoindre les 150 entrepreneurs qui ont déjà fait le choix de la petite reine pour leur activité sur l’agglomération bordelaise. Plombiers, électriciens, paysagistes… Soit ils ont laissé tomber leur camionnette à cause de la circulation et du stationnement qui deviennent impossibles en ville, soit ils ont fait le choix de créer leur activité en partant du vélo, par conviction, notamment environnementale.

À Bordeaux, Alice Bailleul est une des pionnières de l’entreprenariat à vélo, puisqu’elle a lancé Beauty Bike, son activité de soins esthétiques à domicile, en… 2012. « Je me souviens qu’à l’époque, on me regardait bizarrement, mais j’ai été rejoint très vite par d’autres activités, et clairement un virage a été pris ces trois-quatre dernières années. » Aujourd’hui, Beauty Bike compte trois esthéticiennes qui opèrent sur Bordeaux et Mérignac. Et Alice Bailleul ambitionne de développer son activité sous forme de franchises.

Alice Bailleul, fondatrice de Beauty Bike
Alice Bailleul, fondatrice de Beauty Bike - Beauty Bike

Pierre-Armand Douillard a, lui, lancé Bicycl’Eau, son activité de petite plomberie à vélo sur Bordeaux et Le Bouscat, en 2017, dans le cadre d’une reconversion professionnelle. De plus en plus d’artisans refusant d’effectuer des chantiers dans le centre-ville, en raison des contraintes de stationnement, il a vite compris que le vélo s’avérerait la bonne alternative. Et le phénomène va s’accélérer, anticipe-t-il. « La ville devient tellement contraignante pour circuler, que le vélo devient la réponse évidente. Surtout avec la crise, qui a permis de développer les pistes cyclables. Les villes se prêtent de plus en plus à nos activités. »

Pierre-Armand Douillard, fondateur de Bicycl'Eau, le premier plombier à vélo de Bordeaux.
Pierre-Armand Douillard, fondateur de Bicycl'Eau, le premier plombier à vélo de Bordeaux. - M.Bosredon/20Minutes

« Indispensable qu’une véritable filière se constitue »

La question du matériel roulant devient dès lors cruciale. Entre sa table de massage et ses sacs, Alice Bailleul doit parfois transporter avec son triporteur électrique jusqu’à 50 kg dans sa caisse, et Pierre-Armand Douillard emmène avec lui plus de 30 kg quotidiennement. « Sachant qu’il y a aussi toute la problématique de la logistique à vélo avec l’enjeu de la livraison du dernier kilomètre, il est indispensable qu’une véritable filière se constitue, avec une chaîne vertueuse qui soit locale » analyse Wiame Benyachou. C’est pourquoi la région Nouvelle-Aquitaine accompagne plusieurs fabricants de vélos français, pour qu’ils s’installent sur le territoire, et commence à mettre en place les prémices d'une filière du vélo-cargo.

Des fabricants qui apportent chacun des réponses différentes, pour coller à des contraintes qui peuvent varier d’un métier à l’autre. VUF Bikes (Vélo Utilitaire Français) propose ainsi « des vélos à assistance électrique à trois roues, dont deux à l’arrière, sur lesquels on aménage des caissons adaptés aux besoins et à la charge, explique Thomas Chenut, l’un des cofondateurs de l’entreprise. Nous nous adressons à tous les professionnels qui travaillent en centre-ville, qu’ils transportent du froid, du chaud, du sec, du déchet, jusqu’à 150 kg et 1,3 m3. »

Les triporteurs professionnels de VUF Bikes sont désormais assemblés dans un entrepôt à Bègles, près de Bordeaux
Les triporteurs professionnels de VUF Bikes sont désormais assemblés dans un entrepôt à Bègles, près de Bordeaux - VUF Bikes

VUF Bikes a lancé il y a tout juste un mois, son atelier d’assemblage à Bègles, dans la banlieue de Bordeaux. La fabrication des éléments se fait, elle, chez un industriel de l’aéronautique, Lopitz dans les Pyrénées-Atlantiques.

Plusieurs clients « laissent le véhicule motorisé au garage, pour passer au vélo-cargo »

VUF Bikes produit un peu moins de 1.000 vélos par an, pour des clients qui sont des professionnels de la logistique, des collectivités pour de la collecte de déchets ou des entrepreneurs. « Avec la crise qui a amplifié la livraison à domicile, on a aussi des sociétés qui se sont mises à faire de la livraison de plateaux-repas… On a un panel de clients très différents qui, petit à petit, laissent le véhicule motorisé au garage, pour passer au vélo-cargo. » Sa machine à trois roues, « équipée d’un système pendulaire qui évite que la charge fasse basculer les vélos dans les virages », est censée apporter confort et stabilité au cycliste. Les tarifs démarrent à 4.500 euros et montent jusqu’à 10.000 euros pour des produits complets avec remorque.

Basé à La Rochelle (Charente-Maritime), Huppe Bikes fait le choix, lui, d’un vélo avec un coffre central, le centriporteur. « Nous sommes concepteur et fabricant de nos vélos, pour une fabrication quasiment 100 % française, insiste le fondateur Victorien Saint-Dizier. Cette architecture est unique et permet d’avoir une répartition des masses meilleure qu’un chargement à l’avant ou à l’arrière. Nous avons aussi un second modèle avec le chargement à l’avant, mais que l’on a voulu le plus compact possible puisqu’il fait moins de deux mètres. » Le premier modèle est proposé à 3.600 euros en électrique et le second modèle à 4.400 euros.

Le seul véhicule qui peut répondre aux enjeux de la livraison en ville « est le vélo »

Créée en 2016, K’Ryole, une start-up parisienne, fabrique des remorques électriques 100 % françaises également (hormis le moteur électrique) permettant de transporter des charges à vélo ou à la main. Elle vient d’annoncer l’installation de sa nouvelle usine de fabrication à Tonneins (Lot-et-Garonne), où l’activité démarrera en mai. Dans un entrepôt de 4.500 m2, elle prévoit de sortir à terme 5.000 machines à l’année.

« Il y a six ans, on a constaté une explosion des flux logistiques sur le dernier kilomètre notamment en raison de l’arrivée massive du e-commerce, expliquait mercredi dernier lors d’une réunion avec la région Nouvelle-Aquitaine l'un des co-fondateurs de la start-up, Nicolas Duvaut. Et face aux enjeux économiques et écologiques, le seul véhicule qui peut répondre est le vélo. » Les remorques K'Ryole qui s'accrochent aux vélos, « permettent de transporter des charges allant jusqu’à 250 kg sans aucun effort. »

« Il y a maintenant une réalité économique derrière cette tendance »

Plusieurs grands noms du bâtiment et de la livraison ont ainsi adopté les machines K’Ryole. « La Plateforme du Bâtiment effectue désormais toutes ses livraisons de moins de 250 kg dans Paris intra-muros en K’Ryole, et va étendre son système à Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon et Strasbourg », annonce Nicolas Duvaut, qui compte aussi Bricorama, Kiloutou ou encore Monoprix parmi ses clients. Pour faire face à la demande croissante, K’Ryole prévoit d’embaucher quelque 60 personnes sur son site de Tonneins d’ici à 2022.

« Derrière l’engouement, il y a une économie qui est réelle, assure Wiame Benyachou, on ne représente pas l’économie ubérisée, nos artisans aiment leur métier, les entreprises que l’on accompagne créent de la richesse, de l’emploi, et se projettent dans le temps ». Il est vrai que le phénomène, semble parti pour durer.