Coronavirus : Pourquoi le gouvernement n’est pas favorable à une fermeture des cantines

EDUCATION Face à la troisième vague du coronavirus, certains épidémiologistes plaident pour une suspension provisoire de la restauration scolaire

Delphine Bancaud
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Dans une cantine de Saint-Denis, le 22 février 2021.//AMEZUGO_0232/2102222212/Credit:UGO AMEZ/SIPA/2102222221
Dans une cantine de Saint-Denis, le 22 février 2021.//AMEZUGO_0232/2102222212/Credit:UGO AMEZ/SIPA/2102222221 — UGO AMEZ/SIPA
  • Selon le ministre de l’Éducation, la cantine est le « maillon faible » à l’école en ce qui concerne la sécurité sanitaire.
  • Mais suspendre la restauration scolaire aurait des conséquences sociales, sur la santé et sur le moral des élèves.

Les cantines scolaires pourraient-elles fermer provisoirement pour limiter la propagation du coronavirus ? Plusieurs épidémiologistes le recommandent alors que la situation épidémique empire un peu plus chaque jour, notamment en Île-de-France. Et les propos du ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, dimanche dans Le Parisien, ont semé le trouble. « On peut imaginer de fermer les cantines, qui sont effectivement le maillon faible dans la journée de l’élève, sans pour autant fermer les écoles », a-t-il déclaré. Avant de se déplacer ce mardi avec trois autres ministres dans une école de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) pour annoncer un déploiement plus important des petits-déjeuners gratuits à l’école. Ce qui peut être interprété comme un message inverse, le gouvernement ayant souligné sa volonté de « faire baisser les inégalités alimentaires ».

Car si la cantine est considérée comme un lieu à haut risque concernant la diffusion du Covid-19 (puisque les élèves n’y portent pas leur masque et que la distanciation physique n’est pas facile à respecter), elle est aussi celui qui leur permet de bénéficier d’un même repas équilibré. Comme le souligne Laurence Tibère, sociologue spécialiste de l’alimentation et maîtresse de conférence à l’université de Toulouse 2 : « Elle donne accès à un repas complet à la française avec entrée, plat et dessert, ainsi qu’à des produits alimentaires divers et de qualité à des enfants issus de familles rencontrant des difficultés économiques ». Un avis partagé par Rodrigo Arenas, coprésident de la FCPE. « La cantine, c’est un outil de santé public car les menus sont visés par des nutritionnistes. Si on renvoyait les collégiens chez eux, par exemple, qui nous dit qu’il ne mangerait pas de la junk food arrosée de soda ? », interroge-t-il.

Un casse-tête pour les familles

Ce rôle social a d’ailleurs été souligné lors du premier confinement, l’an dernier : « Certains élèves ne mangeaient pas à leur faim », soulignait ainsi Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Éducation nationale, à 20 Minutes en septembre dernier. « Fermer les cantines serait à l’évidence encore plus préjudiciable aujourd’hui, car les familles qui subissent les effets économiques de la crise ont encore plus besoin de ce service, dont le coût est bien souvent calculé en fonction du quotient familial », indique Cécile Frattaroli, porte-parole de la Peep.

Mais ce n’est pas tout. Le gouvernement a aussi conscience que suspendre la cantine aurait un effet néfaste sur l’organisation familiale. « Se poserait la question : "qui va garder les enfants ?" Ce serait une galère pour tous ceux qui travaillent en présentiel et cela ralentira dans leur boulot ceux qui télétravaillent », souligne Rodrigo Arenas. « Si on supprime la cantine, certaines familles ne vont plus envoyer leurs enfants à l’école », prévient aussi Agnès Le Brun, chargée des questions de l’éducation à l’Association des maires de France (AMF).

Outre les parents, les collectivités, en charge de la restauration scolaire, seraient aussi pénalisées : « On ne voit pas comment elles pourraient réorganiser le transport scolaire en zone rurale pour ramener les enfants chez eux et les reconduire à l’école en début d’après-midi », observe Cécile Frattaroli. Sans compter les pertes : « Elles ne pourraient pas encaisser la participation des parents et resteraient avec des produits alimentaires sur les bras. Rien ne dit que l’Etat compenserait ce manque à gagner », estime Rodrigo Arenas.

Des alternatives pas évidentes

La mise sur pause de la cantine aurait par ailleurs des conséquences sur le moral des élèves, relève Laurence Tibère : « Le rôle de la cantine en termes de socialisation de l’enfant est très important. C’est le lieu où il va construire un lien avec ses camarades et d’autres adultes. Le fait qu’il élargisse son cercle va renforcer son lien à l’école et participer au fait qu’il s’y sente bien ».

Si le gouvernement freine des quatre fers pour fermer les cantines, c’est notamment parce que les solutions alternatives ne seraient pas optimales. Par exemple, si des repas froids étaient distribués aux élèves ou si on leur demandait d’apporter leur lunch box à l’école : « Cela ne permettrait pas de limiter les risques sanitaires, car ils auraient tendance à se regrouper pour déjeuner. À moins de recruter beaucoup plus d’encadrants, qui veilleraient à ce que les distances de sécurité soient préservées, ce qui est impossible », estime Cécile Frattaroli.

L’autre solution serait de ne prévoir la classe que par demi-journées, afin de permettre aux élèves de déjeuner chez eux. « Mais cela poserait un souci de continuité pédagogique », poursuit Cécile Frattaroli. Et Jean-Michel Blanquer n’est pas favorable à un retour à la maison, même partiel, des écoliers et des collégiens. Pour Rodrigo Arenas, une ultime option est possible : « Investir des tiers lieux (gymnases, préfabriqués, préaux…) pour faire déjeuner les enfants, ce qui permettrait davantage de distanciations ».