Coronavirus : Peut-on encore espérer identifier l'origine du Covid-19 ?

CONFINEMENT, UN AN APRES L'origine du virus reste un mystère pour la communauté scientifique

Alexis Orsini
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L'entrée du musée de Wuhan sur le Covid-19, le 30 janvier 2021 (illustration).
L'entrée du musée de Wuhan sur le Covid-19, le 30 janvier 2021 (illustration). — Hector RETAMAL / AFP
  • Un an après l’entrée en vigueur du confinement, décrété le 17 mars pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, 20 Minutes revient sur les origines de cette maladie, qui a causé plus de 2 millions de morts dans le monde.
  • La source de transmission du virus SARS-CoV-2 reste inconnue, ce qui amène la communauté scientifique à envisager plusieurs pistes très différentes, telles qu’une contamination depuis un animal ou un accident de laboratoire à Wuhan.
  • Peut-on encore espérer identifier la source du Covid-19 d’ici quelques années, alors que les intérêts de la communauté internationale et ceux de la Chine ne convergent pas forcément ?

Les pangolins seront-ils absous lorsque la crise du Covid-19, qui a causé à ce jour plus de deux millions de morts, sera derrière nous ? Un an et trois mois après le début de la pandémie, le mammifère d’ Asie du Sud-Est n'est plus le suspect numéro un de la transmission du SARS-CoV-2 entre la chauve-souris et l’homme, alors qu’il a longtemps fait figure de coupable idéal.

La question de l’origine de l’épidémie du Covid-19 subsiste donc, malgré la récente enquête menée à Wuhan, premier foyer épidémique chinois connu, par une équipe conjointe réunie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – dont le rapport détaillé est attendu la semaine prochaine.

Les origines des précédents virus identifiées

Début mars, 26 chercheurs ont signé une tribune dans Le Monde pour pointer les limites de cette démarche et, surtout, réclamer la tenue d’une enquête véritablement indépendante, « approfondie et crédible ».

Ils espèrent ainsi identifier la source du Covid-19, dans la lignée des virus respiratoires les plus récents, comme le rappelle à 20 Minutes Etienne Decroly, directeur de recherche au CNRS, virologiste moléculaire à l’Université d’Aix-Marseille et co-signataire de la tribune au Monde :
« Pour le SARS-CoV-1 [le Sras, dont l'épidémie a causé près de 800 morts en 2002], on avait des hypothèses très sérieuses sur l’origine dans l’année qui suivait – et même bien avant. Il y a encore deux hypothèses sur la table aujourd’hui, mais les virus proximaux ont été identifiés dans des hôtes intermédiaires et dans des échantillons issus de chauve-souris de la province du Yunnan, en Chine. Quand au MERS-CoV [virus découvert en 2012 avec 1.219 cas diagnostiqués à ce jour], il n’y pas de discussion sur les mécanismes de transmission zoonotiques [de l’animal à l’homme]. »

Une recherche cruciale pour se « prémunir d’autres épidémies semblables »

« On pourrait se dire que cette recherche est un débat stérile mais, pour moi, elle est au contraire extrêmement importante, poursuit Etienne Decroly. Retrouver les origines d’une pandémie comme celle-là est essentiel si nous souhaitons nous prémunir d’autres pandémies semblables. »

« Imaginons que le virus soit passé par un autre animal intermédiaire resté inaperçu ! Dans ce cas, un virus cousin du SARS-CoV-2 pourrait prendre le même chemin dans quelques années et revenir au sein de la population humaine. Et s’il s’agit d’une contamination de laboratoire, il serait nécessaire d’adapter les pratiques, afin d’éviter qu’un tel scénario ne se renouvelle », ajoute le virologiste.

L’accident de laboratoire « très peu probable », mais…

Alors que cette hypothèse d’un virus échappé d’un laboratoire paraissait peu vraisemblable au début de l’épidémie, plusieurs scientifiques ont fini par l’envisager. Bien que l’équipe conjointe de chercheurs ayant enquêté à Wuhan en début d’année ait considéré, à son retour de Chine, cette piste comme « très peu probable », son responsable, Peter Ben Embarek précisait dans le même temps au magazine Science : « Nous avons eu de longs entretiens avec l’équipe de l’Institut de virologie de Wuhan et trois autres laboratoires locaux. […] Notre consensus était que la piste d’une origine en laboratoire était improbable […] Mais le fait que cette hypothèse soit considérée comme très peu probable montre bien qu’elle n’a pas été catégorisée comme "impossible", donc nous ne lui fermons pas la porte. »

« Au sein de la communauté scientifique, il y a un débat entre les partisans d’une zoonose [une transmission entre l’animal et l’homme] et ceux qui proposent une origine accidentelle au virus. Les partisans de la zoonose partent du principe que l’histoire de l’humanité est faite d’interactions avec la population animale entraînant de telles infections », détaille Etienne Decroly.

Deux hypothèses « diamétralement opposées », sans éléments probants

« Certains scientifiques soulignent que ça fait un an qu’on essaie d’identifier l’hôte intermédiaire ou le virus proximal (le parent direct du SARS-CoV-2) sans succès, malgré les puissants moyens de séquençage dont on dispose. De plus, ils notent que sa ville d’origine probable est une mégapole qui n’héberge pas les chauves-souris réservoirs de ce virus », poursuit le chercheur. « Dans la mesure où Wuhan héberge plusieurs laboratoires travaillant sur les coronavirus, on ne peut donc pas exclure un accident, impliquant des virus collectés dans la faune sauvage étudiés dans ces laboratoires. Nous avons donc des hypothèses diamétralement opposées et aujourd’hui il n’y a aucun argument définitif permettant de conclure », ajoute le chercheur.

Et c’est bien parce que les chances d’identifier la source de la transmission du SARS-CoV-2 à l’homme s’amenuisent au fil du temps qu’Etienne Decroly appelle à une enquête ayant les coudées franches, voire à une réorganisation de l’OMS, qu’il aimerait voir dotée d’une « plateforme d’analyse et de séquençage indépendante » permettant d’analyser les échantillons recueillis auprès des premiers malades, fin 2019.

La Chine, épinglée pour son manque de transparence

A condition que la volonté politique de la Chine converge avec celle de la communauté scientifique internationale. Ce qui semble loin d’être le cas, comme le souligne à 20 Minutes Marc Julienne, chercheur spécialiste de la Chine à l’Institut français des relations internationales (Ifri) : « On a pu constater que la Chine avait exercé des pressions dès le début de la crise, tout d’abord pour retarder le plus possible la déclaration d’une urgence sanitaire de portée internationale. On sait aussi qu’elle a attendu environ trois semaines entre le moment où elle savait qu’il y avait transmission interhumaine du virus et le moment où elle l’a déclaré. »

« Le discours officiel de la Chine est de dire que la pandémie n’a pas été provoquée par sa faute et peut-être même que le virus venait des Etats-Unis », poursuit Marc Julienne, tout en déplorant les limites évidentes de l’enquête menée à Wuhan : « Le fait que les scientifiques n’aient rien trouvé ne veut pas dire qu’il n’y avait rien à trouver. Cette mission a été orientée, ce n’était pas une enquête indépendante. La délivrance des visas des scientifiques a été retardée d’une semaine et, pendant leur visite de 7 jours, les scientifiques ont fait des visites dispensables comme celle du musée du Covid-19 à Wuhan… »

« La Chine a tout intérêt à ce que l’on reste dans le flou »

Si ce manque de transparence a de quoi alimenter les suspicions, il ne signifie pas pour autant que le gouvernement chinois ait quelque chose à cacher sur l’origine du virus : « La Chine a tout intérêt à ce que l’on reste dans le flou. Le fait qu’il y ait de nombreuses hypothèses sur la table, et même les pires, joue à son avantage car elle pourra toujours se défendre après coup en disant que les accusations n’étaient absolument pas fondées. »

« Le problème ne réside même pas, pour la Chine, dans l’origine du virus en lui-même, quelle qu’elle soit, mais dans sa gestion de la crise dès le début de l’épidémie, qui a clairement été peu efficace et contre-productive », conclut Marc Julienne.