« Malaisant », « askip », « distanciel », « ok, boomer »… Pourquoi certaines expressions nous filent le « seum »

LANGUE FRANCAISE Certaines expressions maintes fois entendues nous font péter les plombs. Et la crise du coronavirus en a ajouté quelques-unes à la liste !

Delphine Bancaud
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Certains mots nous écorchent les oreilles.
Certains mots nous écorchent les oreilles. — Pixabay
  • Certaines expressions tendance en 2021 nous font monter en pression. Et c’est d’autant plus énervant que chacun de nous se surprend à les répéter.
  • Dans son ouvrage Je suis choquée ! De ouf ! J’avoue !*, Adèle Bréau les a répertoriées.
  • Et les lecteurs de 20 Minutes nous ont raconté les termes qui les irritent le plus.

Crispantes, débiles, trop entendues… Certaines expressions tendance en 2021 nous font monter en pression. Qu’elles soient prononcées au bureau, en famille, dans les médias, sur les réseaux sociaux ou entre amis. Et c’est d’autant plus énervant que chacun de nous se surprend à les répéter. « Cette année, la pandémie a fait émerger de nouveaux mots. Mais beaucoup d’expressions utilisées depuis quelques années continuent à nous hérisser », constate Adèle Bréau, qui vient de faire paraître un ouvrage à ce sujet *.

A commencer par les tics de langage qui ponctuent toutes les phrases de certains, comme « J’avoue », « de base », « trop », « en même temps », « en mode »… « Ce sont des béquilles langagières qui permettent de se lancer », commente Adèle Bréau. René, qui a répondu à notre appel à témoins, fait part de son irritation par rapport à ces mots rabâchés à l’envi : « Je suis agacé par l’utilisation de l’expression "du coup" à toutes les sauces, pour remplacer "donc", "alors", "puis", "à la suite de cela", "à cause de cela"… Ce qui est pratique, mais sans aucune nuance… Ces répétitions sont usantes ! ». Ness est tout aussi critique envers « ceux où celles qui disent "frère" ou "sœur" à longueur de journée et à n’importe qui… »

« Les jeunes trouvent ridicule que leurs parents s’approprient "leurs" mots »

Autre sujet d’agacement : les abréviations du type « JPP », « en PLS », « askip », « BG »… « Elles proviennent souvent du langage SMS ou sont utilisées sur les réseaux sociaux pour aller plus vite, puis sont reproduites à l’oral. L’influence de la vie virtuelle fait aussi naître des expressions liées aux émoticones, comme "cœur sur toi" », souligne Adèle Bréau.

Le langage inventé par les adolescents et désormais utilisé par tout le monde ne fait pas l’unanimité non plus, comme les termes « gênance », « malaisant », « cheh », « de ouf », « le seum », « poucave »… Ce dont témoigne Mistone, qui déteste « "la moula ", cette expression inventée qui veut dire tout et n’importe quoi puisqu’on l’utilise différemment. Lorsqu’on demande une traduction précise, personne n’est d’accord ». Les raisons de cette irritation, Adèle Bréau les décrypte sans mal : « Certains adultes sont rétifs aux expressions des ados parce qu’ils ne les comprennent pas toujours et se sentent ringards. Ils sont obligés de les googliser discrètement ! A l’inverse, des jeunes trouvent ridicule que leurs parents s’approprient les mots créés par leur génération pour paraître cool. Ce décalage entre ce que l’on est et ce que l’on communique énerve ».

Soit négatives, soit excluantes

Cette année, le vocabulaire relatif à la crise sanitaire a aussi suscité son lot d’exaspérations. Comme chez Elisabeth, qui se crispe lorsqu’elle entend « distanciation sociale, alors qu’en réalité, c’est une distanciation physique ! » précise-t-elle. Les expressions comme « en présentiel », « en distanciel », « pas très Covid » « cluster » ou « confifi » ont aussi beaucoup suscité d’urticaire… « Car elles sont toutes connotées négativement et nous renvoient aux difficultés que nous vivons au quotidien », souligne Adèle Bréau.

D’autres expressions nous dérangent car elles sont excluantes. C’est le cas de « ok boomer », que Romain déteste bien qu’il n’ait pas encore 40 ans : « Son pendant francisé c’est "d’accord dinosaure !" C’est l’expression la plus détestable qui soit quand on souhaite dénigrer si facilement une personne car on est en panne d’arguments. Tout n’est pas à jeter dans ce qui se faisait avant, surtout le bon sens… »

« "Ça passe crème "… Insupportable ! »

Au Panthéon des phrases exaspérantes figurent aussi toutes celles qui sont un peu vides de sens ou aboutissent à des pléonasmes. Les exemples ne manquent pas : « "Je dis ça, je dis rien". Ça ne veut rien dire. Si on le dit, on ne dit pas rien ! », s’étrangle Catherine. Bayar s’énerve lui contre « au jour d’aujourd’hui » : « Et pourquoi pas "à la minute de cette minute-ci" ? », interroge-t-il. « "Ça passe crème "… Insupportable ! », s’insurge aussi Thibault. « Ces phrases avec des mots redondants sont comme des rampes de lancement, elles permettent à ceux qui les prononcent de prendre leur temps avant d’entre dans le vif du sujet », commente Adèle Bréau.

Enfin, il y a tout un tas d’anglicismes énervants : « bugger », « ghoster », « spoiler », « performer », « bankable », « brainstorm »… « Ils sont très utilisés en entreprise. Car l’utilisation de cette novlangue est un signe d’appartenance communautaire », constate Adèle Bréau. Mais même quand ces mots nous écorchent les oreilles, rares sont ceux qui en font la remarque à leur interlocuteur : « Ca ne se fait pas trop de critiquer le vocabulaire de quelqu’un, c’est un peu comme lui dire qu’il est mal coiffé », estime l’autrice.

Les parents sont les rares, avec les profs, à reprendre les ados : « Mais cela n’est pas très souhaitable, car ça coupe la conversation et n’a pas beaucoup d’effet sur les jeunes, qui utilisent le langage pour se fédérer », poursuit-elle. Avant de donner un dernier conseil : « Le bon moyen pour lutter contre ses tics de langage est de noter combien de fois on les utilise dans une journée. Et ensuite de chercher un synonyme pour tenter de varier les plaisirs. »

*Je suis choquée ! De ouf! J'avoue !, d'Adèle Bréau, Editions Leduc, 16 euros.