Journée des droits des femmes : « En France, la culture de la virilité coûte chaque année près de 100 milliards d’euros »

INTERVIEW Alors que les hommes représentent plus de 96 % des détenus en prison, une chercheuse s’est penchée sur les conséquences de la « culture de la virilité » dans notre société

Propos recueillis par Lucie Bras
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Un homme arrêté par la police, en 2019.
Un homme arrêté par la police, en 2019. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Combien coûte la « culture de la virilité » à la France ? C’est à cette question qu’a tenté de répondre l’historienne Lucile Peytavin dans son livre Le coût de la virilité (Ed. Anne Carrière).
  • « Pour sortir de ce coût de la virilité, on a la solution entre les mains : je propose d’éduquer les garçons aux valeurs des filles », conseille-t-elle dans son livre.

« Si tous les hommes ne sont pas des criminels et des délinquants, la quasi-totalité des criminels et des délinquants sont des hommes. » C’est le constat dressé par l’historienne Lucile Peytavin. Selon elle, la « culture de la virilité » coûte chaque année plusieurs milliards à l’Etat. Loin de pointer les hommes du doigt, elle s’interroge dans son livre Le coût de la virilité (Ed. Anne Carrière) sur l’origine de ces comportements et a calculé leur coût pour la société. A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, 20 Minutes lui a donné la parole.

Vous êtes partie d’un constat dans votre livre, sur la situation en prison ?

C’est un travail qui a mûri pendant des années. Cela fait longtemps que je m’intéresse aux différences entre les hommes et les femmes dans la société. Un jour, je suis tombée sur cette donnée de la population carcérale masculine, qui représente 96,3 % des détenus. Je me suis demandé ce que l’implication des hommes, qui sont surreprésentés dans tous les types d’infraction, voulait dire de la violence dans notre société. C’est tout un coût humain et financier pour l’Etat et pour la société, qui n’avait jamais été calculé.

Peu de chercheurs se sont penchés sur le sujet. Notre société est-elle dans le déni ?

Je ne sais pas si on peut parler de déni, mais certains mécanismes invisibilisent le phénomène. Très souvent, on dit que les hommes sont violents car cela relève de leur nature. De plus, bien souvent, la norme est masculine. Le mot « homme » désigne à la fois le genre et l’espèce, et les comportements des hommes sont le comportement de la norme. Ces deux mécanismes invisibilisent ce phénomène, qui est pourtant sous nos yeux.

Vous tenez à dire que les hommes aussi sont touchés par cette culture viriliste ?

La culture de la virilité, on en est tous victimes. Les femmes dans un premier temps, car on est victime de violences systémiques, mais les hommes aussi. Tous ceux qui ne répondent pas aux injonctions de la virilité sont rejetés par les autres, les hommes dits efféminés, les personnes homosexuelles, sont considérés comme des personnes faibles par les hommes qui répondent aux injonctions. Je ne vise pas les hommes mais les valeurs viriles qu’on leur inculque.

Quelle est l’origine de cette différence ?

Les hommes ne sont pas violents par nature. On parle souvent de testostérone, mais on constate que des taux élevés de testostérone peuvent être autant associés à des comportements agressifs qu’à des comportements altruistes.

Les études ont montré que l’éducation des garçons joue un rôle crucial. Alors que les nouveaux-nés se comportent de la même façon à la naissance, les parents interagissent différemment selon leur genre. On le voit aussi dans la littérature et la culture, où la majorité des héros sont des hommes qui exercent une violence légitime, et auxquels les garçons s’identifient.

A l’âge adulte, les hommes représentent l’immense majorité des comportements à risque : ils ont trois fois plus de risque que les femmes de mourir avant 65 ans d’une mort prématurée. Les effets de la virilité ont cours tout au long de la vie des hommes.

Selon votre estimation, quel est le montant de cette « culture de la virilité » en France ?

Le coût de la virilité ce sont les sommes supportées par l’Etat et la société pour ces comportements : les hommes représentent 83 % des deux millions de personnes mises en cause pour infraction pénale chaque année, 90 % des condamnés, 99 % des auteurs de viol, 86 % des mis en cause pour meurtre…

Il y a un coût direct supporté par l’Etat, en frais de justice, services de santé, forces de l’ordre, et un coût indirect supporté par la société, lié aux souffrances psychologiques des victimes, à la perte de productivité et à la destruction de biens. Si on ajoute tout cela, mon estimation est à près de 100 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent du déficit annuel de la France. Pour prendre un autre exemple, l’impôt rapporte chaque année 70 milliards d’euros. L’éradication de la grande pauvreté est, elle, estimée à 7 milliards d’euros par an, la dette des hôpitaux à 30 milliards d’euros.

N’est-ce pas un peu simpliste ? D’autres causes n’entrent-elles pas en compte quand on parle de criminalité ?

Non, ce n’est pas simpliste. Lorsque c’est l’argent qui motive par exemple, qui motive-t-il ? Les hommes, plus que les femmes. Dans les milieux sociaux défavorisés, qui commet l’immense majorité des délits et infractions ? Les hommes, alors que les femmes aussi se trouvent dans la pauvreté. Le premier critère, ce n’est pas le milieu social ou l’âge, c’est le genre. Les hommes et femmes ne réagissent pas de la même façon, le problème vient bien de la construction des identités.

Dans votre livre, vous évoquez un schéma qui semble se reproduire à l’infini, qui commence dès la naissance. Que peut-on y faire à notre échelle ?

Avec ce livre, je souhaite une prise de conscience. Qu’on réalise le coût humain et financier, et les mécanismes mis en place à travers les générations, des mécanismes pas toujours conscients, ce qui rend les choses très compliquées parfois. Des solutions existent : la preuve, il existe une moitié de la population qui est beaucoup plus pacifique, les femmes. Pour sortir de ce coût de la virilité, on a la solution entre les mains : je propose d’éduquer les garçons aux valeurs des filles. C’est-à-dire, développer leurs sentiments pour qu’ils apprennent l’empathie, leur confier un poupon pour qu’ils apprennent à s’occuper d’autrui.

La question du coût de la virilité se pose partout dans le monde. La population carcérale féminine la plus élevée est de seulement 20 % à Hong Kong. Aucun pays n’a trouvé de solution : on parle des pays du nord comme un modèle mais s’ils ont de bons résultats sur l’écart salarial ou le partage de la parentalité, concernant les violences, ça ne fonctionne pas. Au Danemark et en Suède, 30 % des femmes ont été victimes de violences ou d’abus sexuels, contre 12 % en France, et 22 % en Europe. Il faut plus que cela pour déconstruire ces schémas ancrés, c’est un problème très complexe.