Coronavirus : Et si on arrêtait de s'indigner à propos des gens dehors ?

EPIDEMIE Chaque week-end ensoleillé entraîne sa polémique sur le nombre de personnes en extérieur

Jean-Loup Delmas
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Des Parisiens profitant de la verdure et du soleil au Jardin du Luxembourg avant le couvre-feu, illustration
Des Parisiens profitant de la verdure et du soleil au Jardin du Luxembourg avant le couvre-feu, illustration — JEANNE ACCORSINI/SIPA
  • Le retour du beau temps et du soleil marque aussi le retour des polémiques sur le nombre de personnes se retrouvant dehors en pleine épidémie de coronavirus.
  • Une surattention portée à l’extérieur, qui peut s’avérer contre-productive dans la lutte contre le virus.
  • Et si au lieu de compter les gens dans les parcs, on essayait de s’attaquer aux clusters en lieu clos ?

Ce week-end s’est paré de ses plus beaux rayons de soleil et d’un beau ciel bleu sur la majeure partie du pays. Comme ce fut le cas précédemment, nul doute qu’il y aura de nombreuses personnes dehors. Des sorties qui comme à chaque fois susciteront des commentaires indignés et des articles à charge sur ces prétendus inconscients préférant flâner au parc ou au bord de l’eau que suivre la fameuse consigne « rester chez vous ».

Pourquoi tant de haine ? Robert Zuili, psychologue clinicien spécialiste des émotions, explique ces réactions épidermiques de deux manières. Soit par la peur d’un rebond dans l’épidémie du coronavirus, soit par la colère de voir d’autres personnes s’autoriser ce qu’on n’ose pas s’accorder : « Il y a alors un sentiment d’injustice… "Pourquoi eux profitent du dehors quand moi je me contrains à rester chez moi ?" ». Le psychologue arrive même à expliquer l’étrange phénomène des gens eux-mêmes dehors critiquant le nombre de gens dehors : « On va faire attention aux détails, trouver que dans un groupe on se tient trop près les uns des autres, qu’une personne porte mal son masque, ou que les gens sortent pour de mauvaises raisons… On trouve toujours plus de légèreté chez les autres que chez nous, ce qui explique ce ressentiment ». Et là encore, cette idée d’injustice : « Pourquoi eux pourraient-ils être plus frivoles avec les mesures barrières que nous ? ».

Taper à côté

Mais ces indignations répétées ont-elles vraiment un sens ? Le docteur Yvon le Flohic note que toutes les études scientifiques tendent à montrer que l’écrasante majorité des clusters se font en lieux clos : « Le virus ne se développe pas en extérieur, mais dans les lieux clos et mal aérés ». Interdire l’accès aux forêts ou aux plages, comme on le voit de plus en plus dans les départements à haute incidence, ou s’indigner des personnes en extérieur le week-end, n’aurait donc pas vraiment de sens.

Quand il ne s’agirait pas carrément de taper à côté. « Pendant qu’on interdit les plages ou qu’on force le port du masque en extérieur, on ne s’attaque pas aux clusters intérieurs : les repas en lieux clos, les écoles, les hôpitaux, les Ehpad », note Yvon le Flohic. Pour lui, c’est tout sauf un hasard si les mesures les plus efficaces concernaient les lieux clos : la fermeture des restaurants, des bars, des salles de sport et de tout endroit sans masque en intérieur. Mais désormais « vouloir serrer la vis en interdisant l’accès au dehors pour lutter contre le coronavirus n’apportera pas de nouveaux gains, ou alors extrêmement marginaux », plaide le médecin, partisan d’une stratégie « faire plus là où le virus circule activement, faire moins là où il ne circule pas. »

Des mesures pour des mesures

Ne nous y trompons pas, les risques de contaminations interindividuelles ne sont pas nuls à l’extérieur. « Mais cela se limite justement à cela, de la contamination entre deux individus, et non en des clusters comme on peut les observer en lieux clos », indique Yvon le Flohic. Dans une pré-publication de MedRxiv​ d’octobre 2020 portant sur 25.000 cas, 6 % des cas étaient liés à des environnements ayant une composante extérieure. Mais ceux-ci se passaient dans des contextes bien précis, du type sport, fêtes ou concerts, où la distanciation physique n’est pas respectée, où les personnes restent très longtemps côte à côte et où elles sont plus propices à parler fort ou à chanter – autant d’éléments accélérateurs de la contamination. Pour le médecin, « penser qu’on risque de se contaminer en marchant à dix mètres de distance les uns des autres sur une plage, cela n’a pas de sens ».

Dès lors, comment expliquer que la plupart des nouvelles mesures concernent exclusivement le dehors ? Deux hypothèses dominent. Premièrement, une mauvaise compréhension de la maladie, qui est encore parfois vue comme se transmettant par contact physique direct que par voies respiratoires et gouttelettes. Deuxièmement, « parce qu’il est plus simple d’interdire une plage ou un parc que d’identifier les clusters et prendre les mesures nécessaires. C’est plus de la communication pour avoir l’illusion d’avancer », se désespère un peu Yvon le Flohic.

Enfermement psychique

Tout cela n’est pas sans conséquence. En plus de faire diversion, cette surattention pour l’extérieur « brouille la communication sur l’importance de l’aération des lieux clos, comme les salles de classe », appuie le médecin. Difficile d’à la fois plaider en faveur d’un renouvellement de l’air venant de l’extérieur en présentant en même temps le dehors comme une zone de haute transmission du virus.

Sans parler des conséquences sur le moral des Français. Yvon le Flohic poursuit : « Cette surattention pour le dehors pose aussi une problématique sociétale : on arrive à un an d’épidémie et autant essayer de ne pas priver les Français de loisirs qui ne seraient pas dangereux » Pour Robert Zulli, « il est important, même en temps de crise sanitaire, de s’accorder des plaisirs – à condition bien sûr qu’il ne soit pas dangereux pour soi ou pour les autres. Marcher dehors, sortir de chez soi, prendre l’air, cela peut faire énormément de bien psychique aux gens. » Juste de quoi respirer un peu.