Inceste : C’est quoi le « syndrome d’aliénation parentale », objet de débat pour la justice ?

CONTROVERSE Un parent peut-il manipuler son enfant pour porter des accusations de violences ou d'inceste à l'encontre de son ex ? Le « syndrome d’aliénation parentale » fait débat et inquiète au sein de la justice

Hélène Sergent
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L'usage du
L'usage du — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Le « syndrome d’aliénation parentale » a été théorisé dans les années 1970 par un pédopsychiatre américain, Richard Gardner, mais n’est pas reconnu par la communauté scientifique.
  • Ce concept désigne une situation dans laquelle un enfant rejette l’un de ses parents de façon « non justifiée ».
  • Avancé par des parents mis en cause dans des dossiers d’inceste ou de violences conjugales pour se défendre, le SAP est décrié par plusieurs magistrats, psychiatres et chercheurs. Selon eux, ce concept contribue à « occulter » les violences dénoncées par les enfants.

Edit: A l'occasion de la publication ce mercredi du rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) qui formule trois recommandations pour « mieux protéger les enfants », notamment via un meilleur soutien aux mères qui portent plainte, nous vous proposons à la relecture cet article qui revient sur le polémique « syndrome d’aliénation parentale ».

L’actrice Mia Farrow a-t-elle « coaché » sa fille Dylan pour accuser Woody Allen d’inceste ? Le « syndrome d’aliénation parentale », selon lequel un enfant dénigre l’un de ses parents de façon « non justifiée », est revenu dans l’actualité. La diffusion en France, sur la chaîne OCS, d’un documentaire consacré aux accusations d’agression sexuelle visant Woody Allen a contribué à relancer le débat autour du SAP. L’épisode 3 de cette série, produite par HBO, y est entièrement consacré.

En 1992, lorsque le célèbre réalisateur est accusé d’inceste par Dylan, sa fille adoptive, et Mia Farrow, sa compagne de l’époque, sa défense se construit autour cette notion. Selon Allen, l’actrice souhaitait « se venger » et aurait « lavé le cerveau » de leur fille pour l’accuser à tort. Trente ans après, que reste-t-il de ce concept ?  Arrivé en France au tournant des années 1990, le SAP fait aujourd’hui l’objet de vives critiques. « Diabolisée à tort », pour certains acteurs associatifs qui défendent l’existence de cette notion, l’aliénation parentale contribuerait à « occulter » les faits de violences conjugales ou sexuelles, dénoncent au contraire magistrats, psychiatres ou sociologues.

Qu’est-ce que l’aliénation parentale ?

Le terme est apparu pour la première fois en 1985, aux Etats-Unis, sous la plume d’un pédopsychiatre controversé, Richard Gardner. Il définit l’aliénation parentale comme un trouble « qui survient essentiellement dans le cadre d’un litige à propos du droit de garde dans lequel un enfant entame une campagne de dénigrement contre un parent, campagne non justifiée ». En France, il faut attendre les années 1990 et la médiatisation de plusieurs affaires de violences et crimes sexuels d’ampleur, comme l’affaire Outreau, pour que le « SAP » émerge dans le débat public.

Diffusé en parallèle par plusieurs psychiatres francophones comme Paul Bensussan, le syndrome d’aliénation parentale n’a jamais bénéficié d’une véritable reconnaissance scientifique. Mentionné en mai 2019 dans l’index de Classification internationale des maladies (CIM-11), il en a finalement été retiré en 2020.

Enseigné un temps aux magistrats en formation, cette notion a infusé les pratiques professionnelles de la chaîne judiciaire. « L’aliénation parentale est reconnue dans des dizaines de jugements de la CEDH et dans des centaines d’expertises, en France et des milliers dans d’autres pays », souligne Olga Odinetz, fondatrice et présidente de l’association Acalpa, qui milite pour la reconnaissance du SAP comme une « maltraitance psychologique sur mineurs ».

Une responsabilité « détournée »

Au-delà de sa non-reconnaissance scientifique, c’est surtout la prise en compte de ce syndrome d’aliénation par les policiers ou la justice qui inquiète des acteurs de la protection de l’enfance. Dans l’ouvrage collectif Violences sexuelles, en finir avec l’impunité, publié le 3 mars dernier, le juge pour enfants Edouard Durand, coprésident de la commission sur l’inceste, alerte sur « les dangers » de l’aliénation parentale. « La diffusion de ce concept […] détourne la responsabilité en dirigeant l’attention contre la mère, suspectée de manipuler son enfant », écrit-il.

Pierre-Guillaume Prigent, doctorant en sociologie à l’Université de Bretagne occidentale, à Brest, mène une étude exploratoire auprès de 20 mères accusées d’aliénation parentale. Un travail réalisé avec Gwénola Sueur, écoutante dans plusieurs structures destinées à des mères séparées ou divorcées. « Notre objectif était de contacter des femmes accusées d’aliénation parentale et d’analyser le contexte. Toutes celles que nous avons rencontrées s’avèrent être aussi victimes de violences conjugales. On ne se prononce pas sur le fait de savoir si l’aliénation parentale existe ou pas en général. Mais quand elle est utilisée, il y a un contexte de violences conjugales qui est ignoré ou minimisé. »

Préjugés sexistes ou vision genrée

Selon eux, le SAP repose sur un préjugé sexiste, selon lequel « beaucoup de pères font l’objet de fausses accusations et que les mères mentent et manipulent les enfants ». En 2001 pourtant, une étude commandée par le ministère de la Justice basée sur 30.000 dossiers de juges aux affaires familiales (JAF) estimait à 0,8 % les cas de fausses agressions sexuelles.

« Non seulement les accusations de violences sexuelles à l’encontre du père par les mères sont rares mais, quand elles sont faites, elles sont très rarement fausses », souligne Pierre-Guillaume Prigent. Et les conséquences de ces accusations d’aliénation parentale sont plus graves encore, poursuivent-ils : « On a notamment des cas de femmes qui ont porté plainte pour violence, et qui sont contraintes par la justice à des visites médiatisées pour voir leur enfant, parce qu’elles ont été accusées par le père d’aliénation parentale. »

Une analyse balayée par la présidente de l’Acalpa : « C’est une vision genrée du phénomène. Nous sommes aussi régulièrement contactés par des femmes qui sont aussi rejetées par leurs enfants sous l’impulsion du père. »

Une note pour alerter les magistrats

En 2017, le SAP s’est immiscé jusque dans le débat politique sous l’impulsion de la sénatrice de l’Oise, Laurence Rossignol, ancienne ministre chargée de la Famille sous le quinquennat de François Hollande. Dans une question écrite adressée à l’ancienne garde des Sceaux, Nicole Belloubet, elle expliquait que « la prise en compte du prétendu syndrome d’aliénation parentale (SAP) dans les jugements rendus par les juges pour enfants […] conduit à décrédibiliser la parole de la mère, exceptionnellement du père ou de l’enfant, et par conséquent à en nier le statut de victime en inversant les responsabilités ».

Une prise de parole qui a conduit la Chancellerie à diffuser une note sur l’Intranet du ministère, à destination des magistrats. La note, précise le ministère de la Justice dans sa réponse, vise à « informer les magistrats du caractère controversé et non reconnu du syndrome d’aliénation parentale et les inciter à regarder avec prudence ce moyen lorsqu’il est soulevé en défense et leur rappeler que d’autres outils sont à leur disposition […] pour faire face aux situations parfois réelles d’un parent qui tenterait d’éloigner progressivement l’enfant de l’autre parent ».

Un déficit de formation

Très opposées sur le fond, Gwénola Sueur et Olga Odinetz se rejoignent sur un même constat : le manque de formation des policiers ou des magistrats. « Les mécanismes des violences conjugales sont encore très mal connus en France alors que les recherches à l’international sont bien plus avancées », souligne Gwénola Sueur. Avec son collègue Pierre-Guillaume Prigent, elle plaide pour une formation pluridisciplinaire « sur le contrôle coercitif et les violences post-séparation » et pour une réforme du régime de coparentalité imposé dans certains cas à des mères victimes de violences conjugales.

La présidente de l’Acalpa estime de son côté que ce manque de formation contribue à dénaturer la notion d’aliénation parentale : « La réaction d’un enfant face à un parent violent est complètement différente de celle avec un parent qu’il rejette dans un contexte ou il n’existe aucune violence. Les outils à mettre en place sont différents quand il s’agit simplement d’un conflit de loyauté dans le cadre d’une séparation. Or il faut souvent agir vite pour faire en sorte que l’enfant ne se retrouve pas piégé dans l’histoire de ses parents. »

Et le débat sur le terrain de la recherche devrait se poursuivre dans les prochains mois. Dans son rapport d'évaluation de la loi de 2018 sur la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, la députée LREM Alexandra Louis a proposé aux ministres concernés de « réinterroger la théorie de l’aliénation parentale […] par le biais d’une audition publique réunissant tous les professionnels concernés, sous l’égide de la Fédération française de psychiatrie ».