Pourquoi les lycéens n’ont-ils pas la même lecture de la laïcité que leurs aînés ?

RELIGION Un sondage Ifop pour la Licra et la revue « Droit de vivre » met en lumière la perception inclusive de la laïcité par les lycéens français

Manon Aublanc

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Illustration de lycéens.
Illustration de lycéens. — LIONEL URMAN/SIPA
  • L’Ifop a publié ce mercredi une enquête commandée par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et la revue Droit de vivre sur la perception de la laïcité par les lycéens.
  • Port de signes religieux, droit au blasphème… L’étude met en lumière une vision inclusive de la laïcité chez la jeune génération.
  • Le sondage révèle également un écart générationnel. Plus d’un lycéen sur deux est favorable au port de signes religieux ostensibles dans les lycées publics, contre 25 % pour le reste de la population.

Port de signes religieux, droit au blasphème, caricature… A l’heure où les débats sont focalisés sur l’islamo-gauchisme et sur le projet de loi sur les « séparatismes », un sondage sur la laïcité, réalisé par l’Ifop* et publié ce mercredi, révèle une fracture entre les lycéens et leurs aînés sur la conception qu’ils en ont.

Le port du voile, les attentats de 2015, l’attaque de Charlie Hebdo, l’assassinat de Samuel Paty… La jeune génération a vécu ces évènements en même temps que ses aînés ces dernières années, mais prônerait-elle une vision plus tolérante de ce concept ? Autrement dit, veut-elle rompre avec la « laïcité » à la française ?

Un cadre juridique pour la jeune génération

Selon cette étude, plus d’un lycéen sur deux (52 %) se dit favorable au port de signes religieux ostensibles dans les lycées publics, contre 25 % pour l’ensemble de la population. Ils sont également 50 % à ne pas voir d’inconvénient à ce que les agents du service public affichent leurs convictions religieuses, contre 25 %, là encore, pour le reste des Français. « Le facteur de l’âge est une variable sensiblement marquante sur la question de la laïcité », reconnaît Louise Jussian, chargée d’étude au département Opinion et stratégie d’entreprises à l’Ifop, confirmant « un clivage générationnel très fort ».

Et pour cause, pour la jeune génération, la laïcité est avant tout un cadre juridique servant à assurer la séparation du religieux du politique, la liberté de conscience et l’égalité entre les religions. « Les lycéens rejettent l’idée selon laquelle la laïcité consisterait à faire reculer l’influence des religions dans la société », analyse la spécialiste. Seuls 11 % des lycéens partagent ce point de vue, contre 26 % chez l’ensemble des Français, selon le sondage de l’Ifop.

Les lycéens, fidèles à la définition

Pour Eric Fassin, sociologue et professeur de science politique à l’université Paris-VIII, la jeune génération a une lecture littérale de la loi de 1905 qui définit la laïcité. « Ces jeunes réclament l’égalité pour les religions. Ça ne veut pas dire les reconnaître toutes, mais ça veut dire n’en discriminer aucune », décrypte le spécialiste. « Pourquoi s’étonne-t-on que les "jeunes" soient fidèles à la définition de 1905 ? Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur ce qui a fait que les "vieux" se sont éloignés de la loi de 1905 ? Ce ne sont pas les "jeunes" qui se sont éloignés de la laïcité, mais bien les "vieux" », affirme-t-il.

La jeune génération rejette-t-elle pour autant la vision de ses aînées ? Pour Louise Jussian, il s’agit plutôt d’une différenciation dans la manière de concevoir la laïcité. « Les jeunes mettent l’accent sur un autre pan. Ils ne voient pas de mal à ce que la religion soit visible dans la sphère publique, là où leurs aînés auraient plutôt tendance à vouloir rendre invisible le religieux ».

L’obsession de l’islam

Car pour les lycéens, les lois « laïques » comme celle de 2004, interdisant le port de signes religieux à l’école, ou celle de 2010, contre le voile intégral dans l’espace public, sont « discriminatoires » à l’égard des musulmans (37 %), révèle l’étude. « Au-delà de la laïcité, c’est toute la société que les jeunes perçoivent sous le prisme de l’inclusivité », analyse Louise Jussian. Une idée que partage Eric Fassin : « On s’aperçoit que les jeunes sont beaucoup plus du côté de la laïcité, c’est-à-dire qu’ils ne pensent pas à une religion en particulier, mais aux religions en général, alors que les "vieux" pensent beaucoup plus à une religion en particulier, et c’est l’islam ».

Pour le sociologue, ce prisme des « vieux » a eu des conséquences sur les générations suivantes. « Les discours dominants dans l’espace public ont des effets pervers. Il y a toute une génération qui, dès qu’elle entend "laïcité", comprend immédiatement qu’on va lui parler d’islam. Ça a des effets, ça provoque des réactions, une méfiance », décrypte Eric Fassin. Et le débat ne risque pas de s’apaiser tout de suite. Adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, le projet de loi confortant les principes républicains, évoqué plus haut, sera examiné au Sénat à partir du 30 mars.

* Cette étude, qui a sondé 1.006 jeunes suivant la méthode des quotas (sexe, âge, type d’enseignement, filière et niveau, secteur, académie, affiliation religieuse), a été commandée par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et la revue universaliste « le Droit de vivre » (DDV).