« Etre enfant de déporté entraîne un manque de sécurité intérieure et une énorme demande d’amour »

INTERVIEW Danièle Laufer, dont la mère est une survivante de Bergen-Belsen, relate les répercussions qu’a eues sur sa vie la tragédie vécue par sa mère

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Danièle Laufer
Danièle Laufer — Isabel Julien-Laferrière
  • Dans Venir après*, qui sort ce jeudi en libraire, Danièle Laufer, fille de déportée, raconte son enfance heurtée par la souffrance de sa mère.
  • Elle a aussi recueilli les témoignages d’une vingtaine de femmes et d’hommes qui ont vécu avec un parent revenu des camps.
  • Une histoire familiale qui a marqué leur personnalité et influé sur leur parcours dans la vie.

L’insouciance des premières années, ils ne l’ont jamais connue. Les enfants des survivants des camps de concentration ont subi par ricochet les souffrances vécues par leurs parents pendant la Shoah. La transmission de ce trauma collectif, Danièle Laufer, dont la mère est une rescapée de Bergen-Belsen, la raconte avec subtilité dans Venir après*, qui sort ce jeudi en libraire.

Un ouvrage pour lequel elle a aussi recueilli les témoignages d’une vingtaine de femmes et d’hommes nés de survivants des camps. Elle s’est livrée à 20 Minutes sur ce passé douloureux, qui résonne encore si fortement dans son présent.

Etre enfant de déporté, c’est d’abord avoir été mis au monde par des parents qui ont voulu « se donner une chance de reconstruire une vie normale », comme vous l’écrivez. Ce poids initial a-t-il été très lourd à porter ?

Oui, et je crois que tous les enfants dont les parents ont vécu une tragédie éprouvent ce sentiment : ils sont là pour réparer et ils sont surinvestis par leurs parents. Ils ont aussi l’impression qu’ils ne peuvent pas les décevoir, car ils ne peuvent pas leur infliger une douleur de plus après ce qu’ils ont vécu.

Dans plusieurs des témoignages que vous avez recueillis, les parents déportés n’ont pas voulu parler de cette tragédie à leurs enfants. Était-ce pour les protéger ou pour tenter de mettre à distance l’horreur ?

Les deux. Ce silence était entretenu pour protéger les enfants, tenter de mener la vie la plus normale possible et repousser au plus profond de l’inconscient ces souvenirs douloureux. Ils espéraient sans doute aussi qu’en n’en parlant pas, ces souvenirs finiraient par s’estomper. Nous sommes d’ailleurs nombreux à avoir découvert tard que nous étions juifs, comme si nos parents ne voulaient pas nous « plomber » avec ça.

Mais même si les mots n’étaient pas dits, les enfants de déportés ont senti que leurs parents cachaient quelque chose de lourd. Certains ont posé des questions et ont fini par avoir des bribes de réponses.

Vous peignez des parents souvent très exigeants, assez froids car ils ont « gelé leurs émotions ». Vous parlez même d’« amour empêché ». Quelles carences affectives cela a-t-il engendrées chez leurs enfants ?

Cela entraîne un manque de sécurité intérieure, des angoisses et une énorme demande d’amour. Certains parents n’ont pas été capables d’aimer réellement leurs enfants. Parce que pour survivre dans les camps, ils avaient été obligés de tenir leurs affects à distance.

Vous écrivez d’ailleurs que ces parents ne pouvaient pas protéger leurs enfants de leurs angoisses existentielles. D’où le recours de beaucoup d’entre eux à la psychanalyse ?

La psychanalyse a permis à nombre d’entre nous de mettre des mots sur nos angoisses, de les comprendre afin de les tenir éloignées. Ça nous a sauvé la vie.

Ils racontent tous les cauchemars de leurs parents, leur culpabilité d’être rescapés des camps, leurs absences psychiques… « L’horreur ne lâche jamais ceux qu’elle a tenus entre ses griffes », écrivez-vous. Comment se construit-on avec un parent qui est continuellement traversé par la souffrance ?

La tragédie vécue par nos parents nous a à la fois détruits et construits. Beaucoup d’entre nous se sont servis de cette fragilité initiale pour en faire une force, pour apprendre à s’affirmer et s’accomplir dans différents domaines (artistique, intellectuel, entrepreneurial). De mon côté, enfant, je me suis souvent réfugiée chez des familles d’adoption pour aller respirer et trouver la chaleur ainsi que l’affection dont j’avais tant besoin.

Sarah, que vous avez interviewée, déclare : « On est coupable d’exister ». Comment expliquez-vous que cette culpabilité d’être vivant ait été transmise ?

Nous avons la culpabilité chevillée au corps, car nous avons conscience que nous n’aurions pu ne jamais naître. Ce sentiment d’illégitimité, difficilement explicable, est très partagé par les enfants de déportés.

Votre sœur dit : « J’ai toujours vécu ma mère comme une victime que je ne pouvais pas me permettre d’agresser ». Etre enfant de rescapé, c’est donc ne pas pouvoir se révolter à certains moments contre ses parents, être privé de crise d’adolescence ?

C’est difficile de remettre en cause des parents qui ont survécu à l’Holocauste. D’où une tendance à protéger ses parents, comme si les rôles s’inversaient. Cela n’a pas empêché certains d’entre nous de faire une crise d’adolescence, mais de manière plus feutrée sans doute.

Les enfants de déportés racontent le désintérêt de leurs amis pour leur histoire familiale. Certains se sont entendus dire : « Vous n’avez pas le monopole du malheur » et ont décidé de taire la tragédie de leurs parents pour ne pas subir le rejet. Comment l’expliquez-vous ?

Certains pensent que les juifs se sont arrogé tous les malheurs de l’Histoire, d’où leur difficulté d’entendre parler des camps de concentration. Mais j’ai l’impression que les choses ont un peu changé car actuellement, l’intime et l’identité intéressent davantage. Ce qui permet aux gens d’être plus réceptifs à ce que nos parents ont vécu. C’est sans doute la raison qui m’a poussée à écrire ce livre maintenant pour participer à ce travail de mémoire.

Ils ont tous en commun de vivre avec la peur que la haine antisémite revienne. Un de vos témoins raconte d’ailleurs que son père lui a fait apprendre l’allemand pour pouvoir survivre dans les camps au cas où l’histoire se répéterait. Vous racontez votre peur panique la première fois que vous êtes allée dans un hammam, comme si vous vous étiez retrouvées dans une chambre à gaz. Comment se défaire de cette impression d’insécurité permanente

Pendant toute mon enfance, on m’a répété : « Ça recommencera ». Et les attentats de Toulouse et de l’Hyper cacher sont la preuve, que « ça recommence », sous une forme différente. D’où notre hypervigilance. Même si nous avons appris à vivre avec.

Vous écrivez aussi que la mort des parents a souvent été un déclic pour exercer le devoir de mémoire, devenir militant… Leurs enfants se sentent-ils investis d’une mission ?

Oui. Ceux qui ont réussi à se dégager de leur souffrance familiale se sont souvent engagés. Sans doute parce qu’elle les a rendus plus sensibles à l’injustice. Et comme on ne peut pas échapper totalement à cette histoire familiale, autant la porter. C’est ce que font ceux qui vont témoigner devant les écoliers de ce qu’ont vécu leurs parents. De mon côté, je ne veux pas qu’Hitler gagne post-mortem. Je ne suis donc pas envahie par la haine, j’éprouve de l’empathie et je suis toujours solidaire des gens qui souffrent.

* Venir après, Danièle Laufer, Editions du Faubourg, 21 euros.