Journée des droits des femmes : La crise du Covid-19, l'occasion manquée de réduire les inégalités au sein du foyer ?

FAMILLE Un an après le premier confinement, et à l’occasion de la Journée des droits des femmes, « 20 Minutes » se penche sur l’impact de la crise sanitaire sur le quotidien des ménages

Oihana Gabriel

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Illustration d'un père faisant les devoirs avec sa fille.
Illustration d'un père faisant les devoirs avec sa fille. — Pixabay
  • Ce lundi 8 mars, c’est la (fameuse) Journée internationale des droits des femmes.
  • L’occasion de se pencher sur les effets des confinements, et plus largement de la crise sanitaire, sur la répartition des tâches domestiques et parentales et la charge mentale entre femmes et hommes.
  • Si certains hommes se sont investis plus qu’avant dans l’éducation des enfants et les courses, les femmes assument encore en grande majorité les tâches domestiques. Ce qui ne veut pas dire que rien ne change.

« S’ils ferment les écoles, je ne revis pas l’enfer du printemps dernier ». Cette phrase vous semble familière ? C’est peut-être que vous avez des mères dans votre entourage. Il faut dire que mars-avril 2020 est resté dans la mémoire de certaines comme un tunnel où elles essayaient désespérément de se transformer en Shiva (vous savez, le dieu hindou aux multiples bras) pour jongler entre cuisine, conf-call et devoirs…

Un an après la sidération du premier confinement, la menace d’un enfermement sans école plane toujours. A l’occasion de la Journée des droits des femmes, 20 Minutes s’est interrogé sur l’impact de la crise du Covid-19 sur la répartition des tâches ménagères et sur les autres charges entre hommes et femmes au sein du foyer.

Pas de redistribution pendant le confinement

Plusieurs études se sont penchées sur une éventuelle redistribution des rôles au sein des couples hétérosexuels durant le premier confinement. Et elles vont dans le même sens : cette période où le temps dévolu au ménage, aux courses, à la cuisine, à la vaisselle et aux devoirs a littéralement explosé n’a pas permis un rééquilibrage… « Les femmes ont contribué davantage que les hommes, tranche Anne Solar, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et coautrice d’un rapport de l’Insee sur le sujet. Plus de la moitié des femmes ont consacré 2 heures par jour aux tâches domestiques (contre 28 % des hommes), 18 % plus de 4 heures (contre 9 % des hommes) et 43 % des mères plus de 6 heures (contre 30 % des pères). » Même quand les femmes travaillaient à l’extérieur (on sait combien les métiers en première ligne face au Covid-19 sont féminisés), les hommes en faisaient moins qu’elles.

On est donc loin du 100 % pour l’une… et du 50 % pour chacun. « Il y a quelques années, on aurait trouvé 0 % des pères, il ne faut pas oublier d’où l’on vient », nuance Christine Castelain-Meunier, sociologue au CNRS et autrice de L’instinct paternel*.

Autre exemple, toujours en France, avec cette étude cosignée par Hugues Champeaux et Francesca Marchetta, qui a donné la parole à 2.900 femmes. « Les stéréotypes de genre sont peu challengés par cette période de confinement, conclut Hugues Champeaux. Il n’y a pas eu de redistribution massive, mais des changements mineurs. Dans la majorité des cas où les deux partenaires télétravaillent, les hommes font davantage les courses et jouent plus avec les enfants qu’avant. Des tâches qui deviennent du "quasi-loisir", très peu connotées sur le genre et très visibles. » Sans surprise, leur étude constate qu’une division déséquilibrée des tâches, en particulier sur le ménage et les soins des enfants, provoque une augmentation des conflits.

Les taches moins visibles… Mais pesantes

Voilà pour la partie émergée de l’iceberg. Mais d’autres contraintes moins visibles, et donc difficilement objectivables, pèsent (souvent) sur les épaules des mères. Depuis quelques années et la BD d’Emma sur la charge mentale, on connaît mieux ce concept. Avec une frontière poreuse entre vie pro et vie perso à cause du télétravail et des tâches domestiques démultipliées, elle n’a pas été allégée.

Autre sujet dont on parle moins : la charge émotionnelle (également vulgarisée par une BD d’Emma), à savoir le souci du bien-être des autres. L’année écoulée a exigé du temps et de la disponibilité pour appeler les proches et amis rongés par l’ennui, la solitude ou l’inquiétude. Des injonctions qui peuvent mener tout droit au burn-out . Un  sondage Ipsos**, publié en novembre 2020 dévoilait que 79 % des femmes disent être trop fatiguées et stressées par tout ce qu’elles font (travail, tâches domestiques et soins aux enfants) contre 61 % pour les hommes. Et 69 % disent se soucier beaucoup de la santé des autres, mais pas beaucoup de leur propre santé, contre 54 % pour les hommes.

Un rendez-vous manqué ?

Rien n’a donc réellement changé ? « Au début du confinement, on a pu entendre des messages optimistes, rappelle la chercheuse de l’Ined. C’est quand même une période où les pères se sont investis : 30 % d’entre eux ont passé plus de 6 heures par jour avec leurs enfants, c’est du jamais vu ! Mais est-ce que ça va rester sur le long terme ? » Des recherches sont en cours pour savoir si le télétravail a des effets sur la répartition des tâches. « Dans ce domaine, les changements sont très lents, rappelle-t-elle. L’écart de participation a diminué en trente ans, mais essentiellement parce que les femmes font moins (de cuisine, de couture…), pas parce que les hommes font davantage. On a du mal à imaginer comment une période de confinement de deux mois aurait pu changer les choses. »

Mais à en croire Christine Castelain-Meunier, cette période a rimé pour certains avec une modification des comportements. « Du fait de leur présence, les hommes se sont rendu compte de l’ensemble des choses à faire. C’est vrai qu’ils en font moins que les femmes, ils prennent moins d’initiative, ils font des choses plus gratifiantes. Mais beaucoup ont davantage participé. » Comment expliquer cette dichotomie entre des témoignages de pères investis et les statistiques nationales qui n’évoluent pas ou peu ? « Avec des études statistiques, on va peu dans la nuance et on ne détecte pas les changements, avance la sociologue. C’est important de casser l’image d’un père qui ne fait rien, les jeunes générations sont très attachées à l’égalité au sein du couple. »

A plus long terme ?

Est-ce que le télétravail, s’il devient la norme, permettra aux pères de s’investir davantage ? Une récente étude européenne, dévoilée par l’Institut européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes, montre que le « télétravail a également intensifié les conflits entre la vie professionnelle et la vie privée, en particulier pour les femmes avec de jeunes enfants âgés de 0 à 5 ans. Bien que les hommes assument plus de responsabilités qu’auparavant, la part des femmes dans le travail non rémunéré a augmenté. »

Et pourtant, Christine Castelain-Meunier ne perd rien de son optimisme. Pour elle, aucun doute, la révolution de la paternité est en cours. « Il y aura peut-être une réflexion menée au fur et à mesure sur comment s’organiser pour que la femme puisse télétravailler dans de bonnes conditions. Il y a une double prise de conscience des pères aujourd’hui. D’une part, si on ne fait pas plus que son père, on n’a pas de quoi être fier. De l’autre, il y a la charge morale, avec le souci de la planète, de la santé, d’une meilleure alimentation. Tout ce travail de redistribution des tâches et de charges dépend de la capacité à pouvoir communiquer au sein du couple. Une plus grande présence à la maison, l’absence de fatigue des transports peut s’accompagner d’une plus grande disponibilité pour l’autre. »

* L’instinct paternel, plaidoyer en faveur des nouveaux pères, Larousse, septembre 2019, 16 €.

** Sondage réalisé du 17 au 31 août 2020 auprès de 3.500 ressortissants des pays du G7, soit un échantillon représentatif de la population nationale âgée de 18 ans et plus.