Enfants français détenus en Syrie : La pression politique s’intensifie sur l’Elysée pour leur rapatriement

DIPLOMATIE Une délégation de parlementaires français s’est rendue en Syrie et appelle au rapatriement de tous les enfants français détenus dans les camps contrôlés par les Kurdes

Hélène Sergent

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Des enfants au camp de Roj, où sont retenus les enfants français des djihadistes, en septembre 2020.
Des enfants au camp de Roj, où sont retenus les enfants français des djihadistes, en septembre 2020. — Delil SOULEIMAN / AFP
  • Deux députés ont envoyé une lettre à l’ensemble de leurs collègues pour accentuer la pression sur le gouvernement et réclament le rapatriement des enfants détenus dans les camps de Roj et d’Al-Hol, au nord-est syrien.
  • Une délégation d’élus et d’avocats s’est également rendue sur place en début de semaine pour tenter d’entrer dans ce territoire contrôlé par les Kurdes.
  • De leur côté, l’Unicef et l’ONU ont réitéré la demande de rapatriement, rappelant aux Etats, dont la France, leur obligation de protection des enfants détenus illégalement, dans des conditions sanitaires désastreuses.

C’est une course contre la montre qui s’est engagée. Privilégié depuis 2017 par l’Elysée, le rapatriement au « cas par cas » des enfants de djihadistes français détenus dans les camps du Nord-Est syrien peut-il perdurer ? Pour les familles des 80 femmes parties rejoindre les rangs de Daesh et des  200 mineurs retenus dans la région, la France peut encore changer de doctrine. Conscients de l’impopularité d’un retour collectif de ces enfants à quelques mois de la campagne pour l’élection présidentielle, avocats, ONG et désormais parlementaires accentuent la pression pour faire bouger la ligne de l’exécutif.

Cette semaine, et pour la première fois, une délégation composée de deux députés et deux eurodéputés a tenté de se rendre dans les camps d’Al-Hol et de Roj. En vain, puisque les autorités kurdes leur ont refusé l’entrée sur ce territoire. Accusant la France d’avoir « fait pression » sur les autorités locales pour les empêcher de mener à bien leur mission, les députés Frédérique Dumas et Hubert Julien-Laferrière et les eurodéputés Sylvie Guillaume et Mounir Satouri appellent le président de la République « à prendre ses responsabilités ».

Offensive parlementaire

Depuis le début de l’année, la France a été pointée du doigt à plusieurs reprises pour sa gestion de ses ressortissants partis combattre en Syrie et désormais détenus sur place. Au-delà du sort des femmes djihadistes, la situation de leurs enfants – dont les deux tiers ont moins de six ans – suscite inquiétudes et incompréhensions. Jusqu’ici, seuls quelques parlementaires s’étaient timidement emparés du sujet à l’occasion de questions au gouvernement. Le 10 février dernier, deux députés, Pierre Morel-A-L’huissier (UDI) et Pierre Laurent (PCF) sont allés plus loin, interpellant par courrier l’ensemble de leurs collègues sur ce sujet.

Dans sa lettre, le député UDI de Lozère appelle la France à « prendre les mesures qu’impose la situation de ces enfants » et dénonce : « Au prétexte que l’opinion publique française serait majoritairement hostile au retour des mères de ces enfants, la France fait le choix de les sacrifier. » Contacté par 20 Minutes, Pierre Morel-A-L’huissier ajoute qu’il souhaite déposer « une proposition de résolution dans les prochaines semaines en mettant en cause la responsabilité de la France ». « Mes collègues auront ensuite le choix de la ratifier et de la voter », précise-t-il.

Une offensive parlementaire qui s’est donc intensifiée cette semaine avec le déplacement en Syrie des quatre élus, accompagnés de plusieurs avocats. Lors d’une conférence de presse organisée ce mercredi à leur descente d’avion, ils ont fustigé le risque sécuritaire représenté par la politique du gouvernement à l’égard de ces ressortissants. « Tous les Français peuvent comprendre que si nous laissons grandir ces enfants dans ces camps, ils en sortiront avec une haine de la France. Nous prenons le risque d’en faire de futures recrues radicalisées », a justifié Hubert Julien-Laferrière, député du Rhône non-inscrit (Génération écologie).

Urgence humanitaire et pression internationale

Pour Marc Lopez, cette intervention politique est « importante ». Ses quatre petits-enfants, âgés de 10, 6, 4 et 2 ans, sont incarcérés depuis avril 2018 dans le camp de Roj. Le petit dernier, « né sous une tente », n’a rien connu de Daesh. Contacté par 20 Minutes, ce membre du collectif « Familles unies » interroge : « Ces enfants sont innocents. Tout le monde sait qu’ il n’y aura pas de jugement sur place, ni de tribunal international en Syrie. Quant aux éventuelles décisions prises par un tribunal kurde, elles ne seront jamais reconnues par la justice française. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On garde les enfants jusqu’à quand ? Quel est le plan ? »

D’autant que la situation est de plus en plus intenable sur place, alerte Lucile Marbeau, chargée de la communication pour le Comité international de la Croix Rouge en France (CICR). « Le camp d’Al-Hol est surpeuplé. On estime que 60.000 personnes s’y trouvent dont deux tiers sont des enfants. On constate une recrudescence des affections respiratoires chez les plus petits qui souffrent aussi de diarrhées et de malnutrition », détaille-t-elle. Et la sécurité y est de plus en plus fragile. Ce mercredi, Médecins sans frontière (MSF) a annoncé la « suspension temporaire de ses activités » à Al-Hol après le meurtre de l’un de ses employés sur place.

Sur la scène internationale, cette urgence humanitaire contribue à accroître la pression sur l’Elysée. Après une première alerte du Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU en décembre, des experts des Nations Unies ont exhorté le 8 février la France et 56 autres pays à rapatrier leurs ressortissants bloqués dans les camps kurdes, jugeant qu’ils avaient les « capacités » de le faire. Quelques semaines plus tard, l’Unicef a aussi appelé au « rapatriement en toute sécurité de tous les enfants du camp d’Al-Hol et du nord-est de la Syrie ».

L’immuable doctrine française

Mais au plus haut sommet de l’Etat, la doctrine du « cas par cas » reste la seule politique envisagée et envisageable. Au total, seuls 35 enfants – majoritairement des orphelins – ont été ramenés en France depuis la chute de Daesh. Les adultes, eux, doivent être jugés sur place estime l’exécutif et ce malgré l’absence d’autorité judiciaire reconnue au Kurdistan syrien.

En juin 2019, face à l’inertie des autorités, Marc Lopez et sa femme ont tenté de rendre visite à leurs petits enfants au camp de Roj. « Une fois sur place, nous avons obtenu l’autorisation des Kurdes et, au dernier moment, alors que des familles autrichiennes et suédoises ont pu voir leurs proches, on nous a dit : "Pour les Français, c’est non." Et on nous a précisé que les ordres venaient d’"en haut". Autrement dit de Paris ». Une version démentie quelques mois plus tard par un proche du ministre des Affaires Etrangères qui a reçu Marc Lopez : « Il nous a dit qu’ils n’y étaient pour rien et qu’ils n’avaient aucun contrôle des camps. »

C’est pourtant le même scénario qu’ont rapporté les parlementaires ce mercredi à leur retour de Syrie : « Nos interlocuteurs se contredisaient entre eux. Ils nous répétaient qu’ils voulaient qu’on entre au Rojava, qu’ils faisaient tous les efforts pour rendre notre visite possible et finalement qu’ils ne pouvaient pas nous laisser entrer […]. Lors d’un déjeuner au poste frontière, l’un de nos interlocuteurs a fini par nous dire : "Nous avons des relations trop importantes avec la France pour vous permettre d’entrer". En substance, il ne voulait pas se fâcher avec Paris », a détaillé la députée Frédérique Dumas.

Interrogé ce mercredi à l’issue du Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a expliqué ne pas avoir « encore reçu la réponse du Quai d’Orsay sur ce sujet-là ». Contactés ce mercredi, ni l’Elysée ni le Quai d’Orsay n’avaient répondu aux sollicitations de 20 Minutes.

Un silence douloureux

À cette inflexibilité s’ajoute le « silence » des autorités françaises, regrettent les familles de ces enfants. Informée depuis le mois de novembre que sa fille, détenue à Roj, serait atteinte d’un cancer du côlon, Pascale Descamps, 55 ans, a entamé une grève de la faim le 1er février pour réclamer son rapatriement et celui de ses quatre petits-enfants. « Après 31 jours de grève de la faim, ma cliente est très fragile psychologiquement et physiquement », confie à 20 Minutes Emmanuel Daoud, l’avocat de Pascale Descamps. Le pénaliste, qui défend plusieurs femmes djihadistes détenues en Syrie, s’insurge contre l’indifférence de l’exécutif. « Il n’y a eu aucune prise de contact. Rien, zéro, nada. Ça me dépasse ».

Marc Lopez, lui, appelle désormais à un sursaut. « On espère que cette mobilisation va aboutir, parce que plus on se rapproche de l’échéance présidentielle, plus ça va se compliquer. C’est terrible, mais aujourd’hui la vie d’enfants français tient à un calcul électoral », déplore-t-il.

Un constat auquel ne veut se résoudre le député UDI, Pierre Morel A-L’Huissier : « Pourquoi tout le monde se tait sur ce sujet ? Parce que c’est n’est pas électoral. Je me suis fait insulter après l’envoi de ma lettre, on m’a traité de collabo ! Je suis député de la Lozère, je n’ai pas une voix à gagner là-dessus ! Mais j’ai une éthique et des principes et, aujourd’hui, on bafoue tout ça. Ce n’est pas acceptable et on doit agir ».