Coronavirus : Mais pourquoi le gouvernement met-il autant de temps pour agir ?

EPIDEMIE Le gouvernement semble sans cesse repousser la prise de mesures fortes contre le coronavirus

Jean-Loup Delmas

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Jean Castex n'a pas annoncé de mesures fortes lors de sa conférence de presse ce jeudi
Jean Castex n'a pas annoncé de mesures fortes lors de sa conférence de presse ce jeudi — Mathieu Pattier/SIPA
  • Une fois encore, la conférence de presse de Jean Castex a accouché d’une souris ce jeudi, le Premier ministre n’ayant annoncé aucune réelle nouvelle mesure forte.
  • Ce n’est pas la première fois que le gouvernement semble retarder au maximum la prise de décision.
  • Pourquoi ce choix politique ?

Lors d’une conférence de presse organisée ce jeudi, le Premier ministre Jean Castex a listé 20 départements placés en surveillance renforcée… sans annoncer de mesures spécifiques liées à ce statut. Néanmoins, charge aux préfets de ces territoires « d’envisager des mesures de freinage proches de celles mises en place à Nice et Dunkerque » (un confinement partiel durant le week-end notamment). Un point sera organisé en fin de semaine prochaine sur ces concertations, et des mesures de restriction contre le coronavirus seront mises en place dès le week-end du 6 mars « si la situation venait encore à se dégrader », a précisé le Premier ministre.

Une semaine de délai supplémentaire qui peine à trouver une justification scientifique. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement ne fait qu’évoquer des mesures éventuelles au lieu des mettre en place, pour finalement les établir quelques jours après. On pensera pêle-mêle au premier confinement, reporté de quelques jours le temps du premier tour des municipales, au couvre-feu mis en place le 17 octobre dans Paris et 19 autres métropoles, puis étendu à 54 départements le 23 octobre, avant un second confinement national décrété le 29 octobre, au couvre-feu de 18 heures d’abord instauré dans l’Est avant d’être déclarée à l’échelle nationale deux semaines plus tard, et à la situation à Dunkerque et en Alpes-Maritimes, ayant mis plusieurs semaines avant de déclencher des mesures.

Division au sommet

Pourquoi une telle inertie dans les décisions ? Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseils, analyses et perspectives), analyse : « Le gouvernement doit gérer à la fois la contrainte sanitaire, économique, sociale et psychologique de cette pandémie, et il y a une division au sommet de l’Etat entre le président qui ne veut pas prendre des mesures trop restrictives et le Premier ministre ou le ministère de la Santé qui sont pour agir vite et préventivement. » Une dichotomie entraînant des débats sans fin et donc un retard décisionnel, quand celles-ci sont finalement prises.

Loin de n’être que subi, ce retard est peut-être également consenti, notamment par Emmanuel Macron, dont de multiples sources officieuses rapportent aux médias qu’il serait farouchement opposé à un reconfinement. Celui-ci était notamment fortement pressenti pour février, après une hausse des cas, avant que Jean Castex n’annonce le vendredi 29 janvier que de simples restrictions aux frontières et pour les grands commerces non-alimentaires.

Pari risqué

« Depuis ce pari de ne pas reconfiner en février, Emmanuel Macron pense qu’il s’est trop engagé pour reculer, et souhaite donc continuer malgré des signaux de plus en plus inquiétants », regrette l’épidémiologiste Michaël Rochoy. Notamment une moyenne de 300 morts par jour à l’hôpital tout au long du mois de février et des variants, principalement le variant britannique, étant devenu majoritaires au cours du mois.

Pour Stéphane Rozès, « si Emmanuel Macron a fait le pari de ne pas reconfiner début février, ce n’est pas pour le faire quelques jours plus tard, ce serait un désaveu. S’il y a reconfinement, il n’arrivera donc qu’au dernier moment avec une situation totalement hors de contrôle. Cela permettra également selon lui une meilleure adhésion de la population, lui qui craint une désobéissance. » Mais pourquoi un pari aussi risqué, qui pourrait vite lui retomber dessus maintenant qu’il a laissé fuiter que c’était lui et lui seul qui avait pris cette décision ? Et bien justement, afin de soigner son image d’homme de décision à l’approche des élections présidentielles de 2022. Le politologue poursuit : « Emmanuel Macron veut se détacher des scientifiques pour que ses adversaires politiques ne puissent pas lui reprocher de ne pas être un vrai leader. Il pense que le barrage contre Marine Le Pen ne sera pas suffisant pour 2022 et souhaite incarner avant tout un homme de décision, prêt à lutter contre l’avis général. »

Attendre que la tempête passe

L’idée serait donc de ne pas confiner, sauf situation réellement apocalyptique, et d’attendre que les choses s’améliorent. Quelques motifs d’espoir existent : le retour du printemps qui devrait augmenter les températures et donc réduire les comportements à risque (pièces mal aérées et ventilés, rassemblement en intérieur) et surtout la campagne de vaccination. Certes, celle-ci fait ses premiers effets, puisqu’elle est sûrement responsable d’une baisse spectaculaire de morts dans les Ehpad. Le nombre quotidien de décès liés au coronavirus dans ces établissements a diminué de plus de 50 % en trois semaines, alors que 80 % de ses membres ont reçu au moins une injection. Or, les Ehpad représentent 44 % des morts du coronavirus en France.

Mais ces derniers sont une exception. « A terme, la vaccination devrait permettre un retour à la vie normale, d’ici cet été en France, mais pour le moment, seule 4 % de la population est vaccinée », rappelle Michaël Rochoy. Si des doses doivent massivement arriver en mars et en avril, permettant d’accélérer le mouvement, « cela veut dire, sans confinement ou mesure forte, de continuer sur ce plateau et ses centaines de morts, d’hospitalisations et tous ses Covid longs chaque jour. » De plus, aussi heureuse soit la nouvelle concernant les Ehpad, cette population, trop fragile, n’était pas admise en réanimation. Leur vaccination ne règle donc pas le problème des hôpitaux.

De quoi forcément assombrir les plans d’Emmanuel Macron. Mais qu’importe pour Stéphane Rozès, « même s’il y a reconfinement, il pourra toujours argumenter de l’avoir repoussé, désormais de plus d’un mois, et d’avoir tout fait pour. » Michaël Rochoy est moins convaincu : « Au-delà des morts évitables, si la population est confinée pendant le printemps ensoleillé pendant plusieurs semaines au lieu d’un mois froid et sombre en février, je doute qu’elle apprécie un tel pari raté… » Ne pas prendre une décision, cela reste une décision, et celle-ci aura forcément des conséquences.