Ruralité : « Le monde de demain s’invente déjà à la campagne », souligne Nicolas Hazard

INTERVIEW Le fondateur du groupe Inco, qui prône une économie sociale et solidaire, a sillonné la France pour voir de plus près les solutions émergeant des territoires ruraux. Il en a tiré un ouvrage, « Le bonheur est dans le village »

Propos recueillis par Jean Bouclier

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Le village de Saint-Emilion, en Gironde.
Le village de Saint-Emilion, en Gironde. — Antoine Carrion
  • La pandémie de coronavirus a pu donner à de nombreux citadins l’envie de s’installer ailleurs.
  • Ça tombe bien : les territoires ruraux regorgent de solutions et d’initiatives dans le champ politique, économique ou encore environnemental, dit Nicolas Hazard.
  • Dans son ouvrage Le Bonheur est dans le village, l’entrepreneur met en lumière la France des campagnes et ses forces. Tour d’horizon.

 

Il y a Tulipe, dans les Hautes-Pyrénées. Jean-François, dans le Pas-de-Calais. Ou bien Salomé, dans l’Allier. Au total, ils sont une trentaine, comme le nombre de solutions mises en avant par Nicolas Hazard dans Le bonheur est dans le village*. Une sorte de carnet de bord dans lequel l’entrepreneur bientôt quadra, fondateur du groupe Inco, s’intéresse de près aux initiatives de ces femmes et de ces hommes qui font « la richesse de notre beau pays ».

Santé, agriculture, mobilité, démocratie, développement durable… Tout y est. Preuve, selon l’auteur, que le monde de demain ne sera pas forcément citadin. Entretien.

Nicolas Hazard, fondateur du groupe INCO.

Dans votre ouvrage, vous mettez en lumière « trente histoires de femmes et d’hommes » qui agissent, à leur niveau, dans les territoires de France. Pourquoi cette démarche ?

J’ai fait un petit tour de France à l’été 2020, après le premier confinement, pour rencontrer ces femmes et ces hommes extraordinaires. L’idée était de se dire : « Pendant le confinement, de nombreuses personnes sont parties des grandes métropoles, de Paris, notamment. Mais pourquoi donc tout le monde avait-il envie de partir à la campagne ? » Je me suis rendu compte qu’énormément de choses s’y passent, que le monde de demain est déjà en train de s’y inventer.

Vous dites que quitter la ville permet de « reprendre le temps de vivre ». Cela implique moins de productivité. Est-ce compatible avec la crise actuelle, où les entreprises sont tentées de demander davantage à leurs employés pour relever la tête ?

Ça, c’est le modèle d’hier et d’aujourd’hui. Le principe de l’économie, de la mondialisation, c’est la concurrence, la course à la productivité. Mais nous ne sommes pas obligés d’être dans ce schéma productiviste. On peut créer les choses différemment : de la richesse, des emplois en relocalisant, en travaillant sur les circuits courts, en retrouvant de la souveraineté sur certains secteurs, tels que l’alimentation.

Une autre dynamique économique peut être créée. Dans ce livre, ce sont de petites histoires qui, si elles étaient essaimées, inventeraient une nouvelle manière de produire et de travailler.

Vous évoquez la question des « bullshit jobs ». Dans la finance, le droit, le marketing, la communication, des « métiers absurdes » plombent le quotidien de celles et ceux qui les exercent. Mais ces emplois peuvent-ils tous en changer ? Y a-t-il suffisamment de métiers « utiles » dans nos villages ?

Pour beaucoup, c’est une réalité, le boulot est vécu comme un « bullshit job ». Les exemples que j’ai en tête sont des personnes qui pètent les plombs par rapport à ce qu’elles font. Alors derrière, il faut créer son activité, ne pas forcément attendre un emploi ailleurs, même s’il en existe. C’est l’histoire de l’économie de toujours pouvoir inventer. Des besoins, on en aura toujours.

Le développement du télétravail est l’un des faits marquants de la pandémie de coronavirus. Est-ce une bonne nouvelle pour le monde rural ?

Tout à fait. Pour les travailleurs, mais aussi et surtout pour les chefs d’entreprise. J’en suis un, et j’étais sceptique concernant le télétravail. Et au contraire, il y a une productivité supplémentaire car on ne subit pas les temps de transports, on peut être plus concentré sur son travail. Le modèle est validé, même s’il faut un peu de présentiel, car le contact humain reste clé. Et tous les secteurs d’activité ne peuvent pas se faire en télétravail.

In fine, on peut bosser de partout à partir du moment où on est connecté. C’est ce qui est terrible avec les territoires dans lesquels je suis allé : certains ne sont pas connectés, on les ampute donc de leur capacité d’accueillir des personnes qui voudraient venir télétravailler.

La crise va-t-elle engendrer un exode de la ville vers la campagne ?

Il y a encore des stéréotypes sur la vie à la campagne. Et les opportunités économiques, qu’on le veuille ou non, sont encore dans les métropoles. Je ne dis pas que cet exode est un fait statistique, mais une envie profonde. Il faut le faciliter, investir dans les zones rurales avec la 4G et la 5G, la santé, les mobilités​, les commerces de proximité. Les conditions ne sont pas encore réunies, mais je pense que 3 ou 4 millions de personnes pourraient franchir le pas si on les aide.

Au fil des pages, une notion revient fréquemment : la décentralisation…

Je ne crois plus trop aux politiques nationales, qui repensent le territoire d’en haut. Je crois au contraire aux initiatives locales, qui vont coaguler et créer des changements profonds de la société. Les autorités locales et les maires sont la clé, car on voit comment des élus peuvent, à partir de très peu, redynamiser leurs territoires. Il y a des recettes pour le faire.

Autre thème récurrent, les métiers du « care »…

D’une part, il y a un vieillissement de la population. De l’autre, l’un des grands enjeux est de permettre le maintien à domicile, le plus longtemps possible, des personnes âgées. Il y a du boulot dans les territoires. Pas sur tous les métiers, mais il y en a. Et les métiers du « care » sont un des grands « boulevards » de l’avenir.

Quels conseils donneriez-vous à un ménage citadin souhaitant s’installer en milieu rural ?

La vie à la campagne, ce n’est pas tout rose. Il faut construire son projet de vie, voir les opportunités économiques. Qu’a-t-on envie de faire ? Comment ? Ce n’est pas un projet de rêveur. Puis il faut le faire à fond, avec passion. Ça prend du temps, comme partout. Mais ça paye.

* Le bonheur est dans le village, 30 solutions qui viennent de nos campagnes, éditions Flammarion, 2021, 224 p., 16 euros.