Lutte contre l’islamisme : Comment l’Etat s’attaque aux associations « séparatistes »

REPORTAGE « 20 Minutes » a assisté à la réunion d’une « cellule de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire » dans l’Oise

Thibaut Chevillard

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Dans l'Oise, la cellule départementale de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire se réuni à la préfecture, à Beauvais
Dans l'Oise, la cellule départementale de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire se réuni à la préfecture, à Beauvais — Thibaut Chevillard
  • Fin 2019, le ministre de l’Intérieur a demandé aux préfets de « combattre l’islamisme et le communautarisme » en multipliant les contrôles et les sanctions au sein des lieux connus pour « des atteintes graves au pacte républicain ». Christophe Castaner, alors « premier flic de France », leur avait demandé pour cela de mettre en place une « cellule départementale », chargée notamment de travailler avec l’autorité judiciaire.
  • Depuis leur création, des milliers de contrôles ont été réalisés, conduisant à la fermeture administrative de plus de 450 établissements accueillant du public.
  • Dans l’Oise, la cellule se réunit une fois par mois pour tenter de trouver un moyen de fermer écoles, clubs de sport ou associations considérées comme « séparatistes ».

De notre envoyé spécial à la préfecture de l’Oise, à Beauvais,

Tout a été tenté pour l’en empêcher. Mais ce mercredi matin, la préfète de l'Oise, Corinne Orzechowski, est bien obligée de le reconnaître. « On va devoir laisser cette association ouvrir ses nouveaux locaux car nous sommes allés au bout de ce qu’on pouvait faire », explique-t-elle. Depuis plusieurs mois, cette structure est dans le collimateur de la cellule départementale de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire (Clir) du département. Membres des services de renseignement, de l'éducation nationale ou de la direction des finances publiques ont cherché ensemble des « moyens d’action » pour l’empêcher de mener à bien ce projet. Cette fois, c’est raté. « Ça ne me plaît pas, mais c’est comme ça », souffle la représentante de l’Etat.

Mais d’autres associations, clubs sportifs ou écoles, considérées comme « séparatistes », sont dans le viseur des services de l’Etat, qui tentent de contrecarrer la montée de l’islam radical dans l’Oise comme ailleurs en France. Depuis novembre 2019, une centaine de Clir ont été créés, une pour chaque département. Les milliers de contrôles réalisés sous leur action ont permis, depuis le début du quinquennat d' Emmanuel Macron, la fermeture administrative d’environ 450 établissements accueillant du public. Ils peuvent avoir été signalés par les agents du renseignement territorial ou par le personnel des préfectures chargés d’étudier les dossiers de demande de subventions.

« On vérifie tout »

Pas facile d’obtenir la dissolution d’une association considérée comme « séparatiste ». « Des bizarreries » ont pu être relevées au sein de certaines d’entre elles. Des choses « gênantes, dérangeantes, qui alertent », mais rien qui ne soit « pénalement condamnable », détaille la procureure de la République de Beauvais, Caroline Tharot. Alors, les services de l’État vont échanger leurs informations confidentielles et multiplier les angles d’attaques : contrôles de la réglementation, des règles d’hygiène ou des activités sportives, lutte contre la fraude… « On vérifie tout », souligne la magistrate. En fonction des irrégularités ou des infractions constatées, « on décide ensuite du cadre dans lequel on va intervenir ».

Ce matin, dans un hémicycle de la préfecture, à Beauvais, la Clir se penche sur le cas d’une autre association, dans le viseur du renseignement territorial depuis 2016. « Proche des Frères musulmans, de Tariq Ramadan », elle développe un projet éducatif qui est « déjà bien avancé », avance une source sécuritaire. Après discussion avec le reste de l’assemblée, la préfète demande à la représentante de l’éducation nationale de vérifier que les enfants qui y participent « soient bien inscrits dans le circuit traditionnel ». Corinne Orzechowski souhaite également que la direction départementale des finances publiques se penche sur l’opaque financement de l’association.

« Pendant longtemps, le sujet était mis sous le tapis »

Autre dossier, celui d’une association socioculturelle qui a présenté récemment une demande de subvention. « On est dans le repli identitaire, c’est le moins qu’on puisse dire », argue un agent du renseignement. Son responsable a pourtant fait bonne impression auprès de la déléguée du préfet qui l’a reçue pour parler du projet. Mais il y a plusieurs années, l’homme a été condamné pour outrage à agent de la force publique. « Et vous voulez lui donner de l’argent ? » demande la préfète, qui ajoute : « C’est juste non. Ce n’est pas possible. Même si les faits sont anciens, les policiers et les gendarmes s’en souviennent encore. On n’est pas obligé de donner de l’argent à ces gens-là. » Dossier suivant.

Au cours de la réunion, il est décidé qu’une commerçante, dont le mari est surveillé comme le lait sur le feu par les services de renseignement, fera l’objet d’une visite domiciliaire. Par ailleurs, la demande de subvention d’une association, qui effectue elle aussi un travail pédagogique avec des enfants, est bloquée le temps qu’une enquête soit menée. « Avant la mise en place des Clir, on leur donnait l’argent et ça s’arrêtait là », se souvient la préfète. « Pendant longtemps, le sujet était mis sous le tapis. » Pour autant, il reste encore de trop nombreux trous dans la raquette pour lutter contre l’islamisme, estime la préfète de l’Oise. Corinne Orzechowski espère qu’ils seront comblés par le projet de  loi « confortant les principes républicains », présenté par le gouvernement en décembre dernier.