Coronavirus : « Jamais on n’a rendu hommage aux âgés durant cette crise », déplore l’ancienne ministre Michèle Delaunay

INTERVIEW L’ancienne ministre socialiste aux Personnes âgées Michèle Delaunay, revient pour « 20 Minutes » sur la préconisation du conseil scientifique d’auto-confinement pour les plus âgés

Mickaël Bosredon

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L'ancienne ministre Michèle Delaunay, lors de son dernier conseil de Bordeaux, le 2 mars 2020.
L'ancienne ministre Michèle Delaunay, lors de son dernier conseil de Bordeaux, le 2 mars 2020. — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • L’ancienne ministre aux Personnes âgées Michèle Delaunay « constate tous les jours l’incroyable sens de la responsabilité des personnes de plus de 75 ans qui s’astreignent d’elles-mêmes à s’auto-confiner ».
  • La socialiste aurait aimé que « le président de la République s’exprime, les soutienne et souligne leur effort considérable. »
  • Elle alarme par ailleurs sur le taux de mortalité dans les Ehpad, qui devrait amener la société à analyser quels sont les facteurs de risque.

Les personnes âgées devraient-elles s’auto-confiner ? Des membres du conseil scientifique, qui guide le gouvernement français, jugent qu’il ne faut plus enchaîner les confinements pour combattre le Covid-19 mais opter pour un « contrat social » entre générations où les plus âgés et fragiles accepteraient de s’auto-isoler.

Dans un point de vue publié jeudi par la revue médicale The Lancet Public Health, ils expliquent ainsi que « les plus jeunes générations accepteraient la contrainte de mesures de prévention (comme les masques, la distance physique), à la condition que les groupes les plus âgés et les plus vulnérables adoptent non seulement ces mesures-là mais aussi d’autres, plus spécifiques (comme l’auto-isolement selon un critère de fragilité), afin de réduire leur risque d’infection ».

20 Minutes a interrogé l’ancienne ministre aux Personnes âgées Michèle Delaunay, qui est également présidente du gérontopôle de Nouvelle-Aquitaine.

Le conseil scientifique demande un « auto-isolement » des personnes les plus âgées, pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. Etes-vous d’accord ?

Je l’ai moi-même déjà proposé à plusieurs reprises. Mais je constate tous les jours l’incroyable sens de la responsabilité des personnes de plus de 75 ans qui s’astreignent d’elles-mêmes à s’auto-confiner, c’est-à-dire à ne commettre aucune imprudence et à ne faire que les sorties vraiment nécessaires.

Donc vous êtes d’accord avec cette préconisation du conseil scientifique ?

Je regrette que sur la forme, on a l’impression de dire aux personnes âgées que tout cela, au fond, est peu de leur faute… On leur dit : « Allez, confinez-vous plus sévèrement. » Ce que devrait dire le conseil scientifique avant tout, c’est qu’il faut les vacciner au plus vite. Car une fois vaccinées, tout ne sera pas gagné, mais nous aurons franchi un pas énorme. On pourrait avoir une parole pour les aînés, car jamais on n’a rendu hommage aux âgés durant cette crise. J’aurais aimé que le président de la République s’exprime, les soutienne et souligne leur effort considérable.

Michèle Delaunay souligne l'importante mortalité dans les Ehpad.
Michèle Delaunay souligne l'importante mortalité dans les Ehpad. - Twitter/Michèle Delaunay

Vous trouvez aussi qu’on ne met pas assez en avant les chiffres de mortalité dans les Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), pourquoi ?

Je ne dis pas qu’on les cache, car on peut les trouver, mais on n’en fait pas le sujet de réflexion que nous devons avoir. 50 % de la mortalité du Covid-19 lors de la première vague, et 40 % aujourd’hui, provient de résidents d’Ehpad​, alors qu’ils ne représentent qu’1 % de la population. C’est une gifle ! Il faut s’interroger, on doit analyser quels ont été les facteurs de mortalité dans les Ehpad : est-ce le nombre de résidents, l’architecture de l’Ehpad, le type de gestion ? Il y a trois types d’Ehpad : commercial, associatif ou public. Les premiers chiffres que nous avons sont assez inquiétants, et montrent que la mortalité est bien plus forte dans les Ehpad commerciaux. Il faut savoir pourquoi. Qu’on s’entende bien : je ne fais pas le procès des Ehpad commerciaux, et je n’ai pas d’opposition à tel ou tel mode de gestion. Mais je veux savoir.

Il serait temps de réfléchir à un nouveau modèle pour les Ehpad, c’est cela ?

Exactement. Nous sommes tous d’accord qu’il faut revoir le modèle des Ehpad, mais il faut le faire sur des critères, pas sur des ressentis. Je veux savoir ce que l’on peut faire pour que la place et le rôle de ces âgés soit mieux pris en compte.

Il y a eu depuis le début de cette crise plusieurs sorties médiatiques désagréables à l’encontre des personnes âgées, que vous dénoncez régulièrement. Estimez-vous que la vieillesse est maltraitée dans notre pays ?

Non car il y a le minimum vieillesse, et globalement le soutien de l’Etat. Mais elle est mal perçue. Il est clair qu’il se dessine maintenant une sorte de nouvel âgisme, alors que la population vieillit globalement, ce qui va créer des tensions. Et il y a ces imbéciles qui ont dit, en gros : « Pourquoi dépenser de l’argent pour des gens qui n’ont que quelques mois ou années à vivre ? » Cela veut dire qu’à moins de trois ans d’espérance de vie, on ne soigne plus ? En tant que cancérologue, je peux vous dire que si nous ne soignions que les gens dont on est sûr qu’ils aient plusieurs années d’espérance de vie, la moitié de la médecine serait inutile. Tout au contraire, il faut soigner ces personnes de la manière la plus intense pour qu’ils puissent profiter de ces mois, pour qu’ils puissent vivre encore et ne pas être seulement dans la souffrance.