Paris : Trois hommes renvoyés aux assises pour le meurtre de Vanesa Campos, prostituée transgenre, en 2018

ENQUETE De nationalité péruvienne, la victime, âgée de 36 ans, avait été tuée par les membres d’une bande qui volait les clients des prostituées du bois de Boulogne

Thibaut Chevillard
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Lors d'une marche en hommage à Vanesa Campos, le 28 août 2018
Lors d'une marche en hommage à Vanesa Campos, le 28 août 2018 — AFP
  • Le 16 août 2018, Vanesa Campos, une prostituée transgenre de 36 ans originaire du Pérou, était tuée dans le bois de Boulogne.
  • L’enquête s’est rapidement orientée vers une bande qui détroussait les clients des travailleuses du sexe et faisait régner un climat de peur dans les allées du bois. 
  • Fin février 2021, le juge d’instruction a ordonné le renvoi aux assises de neuf hommes, dont trois sont accusés du meurtre de Vanesa Campos en bande organisée.

Un cri déchire la nuit noire. « Todas ! » « Toutes », en espagnol. Un code inventé par les prostituées sud-américaines du bois de Boulogne pour signaler un problème. Soudain, plusieurs détonations retentissent à proximité de la route du Pré Catelan. Il est 23h20, ce 16 août 2018, lorsque le corps dénudé de Vanesa Campos est retrouvé par ses « compañeras ». Elle a reçu une balle dans le thorax et des coups de couteau. Cette femme transgenre de 36 ans, originaire du Pérou, agonise à proximité du modeste abri, constitué de draps tendus aux branches d’un arbre, où elle recevait discrètement ses clients. Son état est désespéré. Malgré l’intervention des secours, elle succombe à ses blessures à 0h16.

L’enquête, confiée à la brigade criminelle de la police judiciaire parisienne, a rapidement permis d'identifier plusieurs suspects. Deux ans et demi après les faits, trois d’entre eux ont été renvoyés par le juge d’instruction devant la cour d’assises où ils comparaîtront pour meurtre en bande organisée. Ali A., 24 ans, et Karim I., 28 ans, sont accusés d’avoir porté des coups de couteau et de matraque à la victime. Mahmoud K., né en 1997, de lui avoir tiré dessus. Ils encourent la perpétuité. « Les faits ne sont pas clairement établis concernant mon client, il conteste formellement être l’auteur du tir », indique à 20 Minutes son avocat, Me Olivier Parleani. Tous les trois faisaient partie d’une bande qui détroussait, depuis plusieurs mois, les clients des travailleuses du sexe du secteur.

Une arme volée à un policier

Cette bande, composée d’hommes d’origine égyptienne, faisait régner un climat de terreur dans les artères du bois. Au point que les clients apeurés se faisaient de plus en plus rares. Le chef de cette bande, que les filles surnommaient « El Nano » en raison de sa petite taille, serait Karim I.. Certaines ont raconté aux policiers qu’il mimait des gestes menaçants, « comme s’il allait nous égorger », « parce qu’on ne le laissait pas nous voler ». Pour assurer leur protection, elles ont donc embauché un homme surnommé « Takaré » qui a, lui aussi, été menacé par les voleurs. « Il n’y avait personne pour défendre ces personnes avant la commission des faits, regrette Me Lorraine Questiaux, qui représente l’association Le Mouvement du Nid, qui œuvre pour la « disparition » de la prostitution et s’est constituée partie civile. « Ce qui ressort du dossier, c’est qu’elles étaient démunies et que la police n’a pas rempli sa mission en assurant la sécurité, la protection de ces personnes. »

Un renseignement anonyme a rapidement mis les enquêteurs de la police judiciaire sur la piste de ce groupe de voleurs. En écoutant leurs conversations téléphoniques, les policiers découvrent qu’ils sont préoccupés par un « truc » laissé dans le bois de Boulogne. S’agit-il de l’arme du crime ? En attendant de le savoir, l’exploitation des caméras de surveillance de la RATP a permis aux policiers de retracer leur parcours le soir des faits. Après s’être retrouvés dans un bar à chicha de la porte de la Chapelle, une dizaine d’hommes s’est engouffrée dans le métro à 21h40 et en est ressorti à 22h08 porte Dauphine. Un peu plus d’une heure plus tard, ils faisaient le trajet en sens inverse. Dans les jours suivant, les policiers arrêtent plusieurs membres de la bande. Mahmoud K, lui, sera interpellé en Allemagne après plusieurs mois de cavale.

En garde à vue, certains finissent par reconnaître leur participation aux faits et désignent Mahmoud K. comme étant le tireur. Il ne s’agissait, selon Karim I., que d’une « sorte de démonstration de force », destinée à intimider le protecteur des prostituées. Ce dernier semble être, avec Mahmoud K., l’un des instigateurs de cette expédition punitive, ce qu’il dément. Tous deux ont en tout cas distribué aux participants des armes qu’ils avaient cachées préalablement dans le bois : des couteaux, des bombes lacrymogènes, des tasers, mais aussi une arme à feu. Un Sig Sauer qui avait été dérobé à un agent de la police aux frontières une dizaine de jours avant le meurtre de Vanesa Campos, alors qu’il s’était rendu au bois pour avoir des relations sexuelles…

« Ce sont des personnes comme les autres »

L’arme est finalement retrouvée en mai 2019. Plusieurs membres du groupe ont reconnu qu’ils s’étaient rendus sur place pour en découdre avec un « noir ». Mais ils jurent qu’ils ne seraient pas venus au rendez-vous s’ils avaient su que l’un d’entre eux portait une arme. Outre les trois accusés renvoyés pour meurtre, six suspects comparaîtront pour « association de malfaiteurs en vue de la commission d’un crime ». Un dixième suspect, mineur lors des faits, est renvoyé pour vol devant un tribunal pour enfants.

Le procès pourrait se tenir à la fin 2021 ou début 2022. Il permettra « d’envoyer un message clair », estime Me Lorraine Questiaux. « Ce sont des personnes comme les autres, on ne peut pas porter la main sur elles, les discriminer, ou les violenter en toute impunité. »

Le meurtre avait suscité une vague d’émotion chez les travailleuses du sexe et militants LGBT parisiens, qui avaient demandé la protection des autorités lors d'une manifestation organisée fin août 2018. Un an après le meurtre de Vanesa Campos, une cinquantaine de personnes s'était réunie à nouveau dans le bois de Boulogne pour lui rendre hommage. Née au Pérou, elle avait commencé à se prostituer en Argentine au milieu des années 2000, car aucun employeur ne voulait embaucher une personne trans. A la suite du décès de son père, en 2016, elle était partie en France et habitait dans un petit appartement porte de Clignancourt avec trois collègues. Décrite comme une personne gentille, sans mauvaise intention, elle était restée proche de sa famille, à qui elle envoyait régulièrement un peu d’argent.