Euthanasie : « Je pars la fleur au fusil »… Pour Alain Cocq, la fin de vie justifie les moyens

PORTRAIT Lourdement handicapé, Alain Cocq a décidé de se rendre en Suisse pour bénéficier d’un suicide assisté et milite pour l’aide active à mourir en France

Vincent Vantighem

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Alain Cocq
Alain Cocq — PHILIPPE DESMAZES / AFP
  • Âgé de 57 ans, Alain Cocq est atteint d’une maladie orpheline tellement rare qu’elle ne porte pas de nom. Il estime être en permanence à 8 sur 10 sur l’échelle de la souffrance.
  • En septembre 2020, il avait menacé de se laisser mourir en direct sur Facebook si Emmanuel Macron ne changeait pas la loi pour autoriser le suicide assisté, mais avait dû renoncer à son projet en cours de route.
  • Aujourd’hui, il a décidé de se rendre en Suisse pour bénéficier d’un suicide assisté.

A Dijon (Côte d’Or),

C’est lui qui a décroché son téléphone le premier. Il avait appris qu’on s’intéressait à son histoire et voulait nous convier chez lui, à Dijon. Le lendemain, il a rappelé pour savoir si on avait acheté notre billet de train. Le jour suivant, c’était pour donner son adresse. Et celui d’après pour vérifier qu’on avait bien noté le nom de la rue permettant d’accéder, plus facilement, à l’arrière de son appartement médicalisé. « Très bien, je vous attends, alors. Je m’occupe de préparer le café. »

Évidemment, à notre arrivée en ce jour neigeux de janvier, ce n’est pas Alain Cocq qui fait bouillir la marmite. Mais l’un des six auxiliaires de vie qui, chaque jour, se relaient à son chevet. A l’une, il réclame « le dossier médical noir ». A l’autre, « l’ordinateur ». Et entre les deux, « une tasse de café ». Torse nu, allongé dans son lit, cigarette aux lèvres, cet homme de 57 ans distribue les ordres sans affection particulière. Mais il ne faut pas y voir un manque de respect. C’est simplement sa manière de mener « le combat », comme il l’appelle. Lui en première ligne. Et ses aides-soignants en renfort.

« Je pars la fleur au fusil. Mais le fusil à l’épaule… », résume-t-il d’ailleurs d’une jolie image guerrière. Car, oui, Alain Cocq va mourir. Il veut mourir. Après une première tentative avortée en France en septembre, il a finalement décidé d’entamer les démarches pour bénéficier d’un suicide assisté à Berne (Suisse). Dans les prochaines semaines. Ou les prochains mois, peut-être. Tout est ficelé. Il attend simplement qu’on lui communique la date pour entamer son dernier voyage. Et il souhaite que les Français soient informés de son projet. « Je veux que la fin de vie devienne le thème majeur de la campagne présidentielle de 2022 », assume-t-il.

L’ultimatum à Macron n’a pas fonctionné

Lourdement handicapé, atteint par une maladie tellement orpheline qu’elle ne porte même pas de nom, il a déjà tenté, en septembre 2020, de faire plier Emmanuel Macron sur la question de l’euthanasie active et du suicide assisté. L’ultimatum était aussi simple que brutal : si le chef de l’État ne change pas la loi, il avait promis de se laisser mourir de faim et de soif et de diffuser son agonie sur Facebook.

En dépit d’un « profond respect », Emmanuel Macron lui a répondu qu’il n’était pas « en mesure d’accéder à [sa] demande ». Facebook a coupé la diffusion en direct. Et, après quelques jours de souffrances atroces, Alain Cocq s’est finalement réalimenté et réhydraté à l’hôpital avant de rentrer chez lui, à Dijon.

Dans son lit, donc. Dans une petite chambre attenante à la cuisine. A sa gauche, un tableau avec des formes géométriques « trouvé dans une poubelle ». Et une photo symbolisant « les retrouvailles de deux inconnus ». En face, un écran géant qui descend du plafond et sur lequel il regarde les infos en continu. Derrière lui, « Sara la noire », la sainte patronne des gitans. « Elle veille sur moi, sourit-il. Mais ces derniers temps, je suis fatigué. J’ai vraiment hâte de partir… »

« Mon échelle de douleur va jusqu’à 12… »

Il n’en a pas toujours été ainsi. Malade depuis trente-quatre ans, l’ancien plombier a longtemps utilisé son corps pour faire avancer la cause des personnes handicapées. En 1993, il se lance dans un voyage en fauteuil roulant jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg (Bas-Rhin). L’année suivante, c’est un tour de France qu’il entreprend. Puis d’Europe. Avant que plusieurs accidents cardiaques et cérébraux ne l’immobilisent vraiment.

Strasbourg (Bas-Rhin), le 17 juin 1998. Alain Cocq arrive au conseil de l'Europe après un périple en fauteuil roulant de plus de 2.000 kilomètres.
Strasbourg (Bas-Rhin), le 17 juin 1998. Alain Cocq arrive au conseil de l'Europe après un périple en fauteuil roulant de plus de 2.000 kilomètres. - DAMIEN MEYER / AFP

« Aujourd’hui, je suis en permanence à une douleur de 8 sur 10, assure-t-il en montrant le patch de morphine collé à sa poitrine. Mon échelle personnelle va jusqu’à 12. Mais je souffre quand même. » Difficile d’expliquer comment… Alain Cocq est atteint d’une forme d’ischémie. Les parois de ses artères se collent les unes aux autres. « Toutes les deux ou trois secondes, des décharges électriques parcourent mon corps… »

« Sa situation est terrible, confie un de ses proches. Mais lorsqu’il a vu que tous les médias se mettaient à parler de lui, il s’est senti grisé et a hésité à lancer son projet de suicide assisté en Suisse. C’est normal, d’hésiter… » Aujourd’hui, le doute n’est plus à l’ordre du jour. « Le dossier est constitué, informe Sophie Medjeberg, la mandataire qu’il a choisie pour l’assister dans la démarche. Nous avons un rapport psychologique qui assure qu’il a toute sa tête. Le projet est financé. Nous attendons simplement la date pour partir en Suisse. »

Des cendres dans une urne dans un cercueil

Cloué au lit en patientant, Alain Cocq ne passe pas, pour autant, ses journées à ne rien faire. Tout en allumant une nouvelle cigarette, il évoque pêle-mêle les sujets sur lesquels il « travaille » actuellement : une procédure pour acte de torture devant la Cour pénale internationale, le « foutage de gueule » de la loi Claeys-Léonetti sur la fin de vie et son accès VPN qui lui permet d’aider les autres sur Internet sans être espionné par les autorités.

Interrogé sur ce drôle d’activisme, il ne souhaite pas en dire davantage. « Mais pour faire ce que je fais, il faut un certain nombre de capacités intellectuelles. Si j’avais voulu les utiliser pour moi, j’aurais un compte bancaire à six chiffres aujourd’hui… » Désormais, il s’intéresse plus à la politique et au combat pour les plus faibles. Lucide derrière ses lunettes rectangulaires, il invoque ainsi la figure de Jean Jaurès, celles des « gilets jaunes » et, plus surprenant, évoque le message du Pape. « Dans son encyclique, il explique bien qu’il ne faut pas souffrir pour racheter ses pêchés avant de mourir… »

Moyen d’ajouter son visage à la galerie des portraits de Vincent Lambert, Chantal Sébire ou Vincent Humbert qui, avant lui, sont devenus les symboles de la mobilisation en faveur de l’euthanasie active. Ne reste qu’à convaincre les responsables politiques qui souhaitent se présenter à la prochaine présidentielle. «  Emmanuel Macron m’a évidemment déçu. Mais c’est toujours mieux que Le Pen… », assure-t-il.

Alain Cocq le sait bien : c’est maintenant qu’il lui faut parler politique. Au soir du premier tour de l’élection, il espère bien ne plus être en mesure de voter. Ce serait la preuve que son « projet » a été mené à bien.