Coronavirus : 40 % des étudiants préfèrent-ils les cours à distance, comme l’affirme Frédérique Vidal ?

FAKE OFF Les témoignages de nombreux étudiants ne concordent pas avec les explications avancées par la ministre de l'Enseignement supérieur

Alexis Orsini

— 

Claire, 20 ans, dans sa chambre étudiante à Nanterre (Hauts-de-Seine), le 21 janvier 2021 (illustration)
Claire, 20 ans, dans sa chambre étudiante à Nanterre (Hauts-de-Seine), le 21 janvier 2021 (illustration) — Jeanne Accorsini/SIPA
  • Le retour progressif dans les univeristés, permis depuis peu dans la limite de 20% de la capacité des établissements d'enseignement supérieur, ne connaîtrait qu'un succès limité, selon Frédérique Vidal.
  • « 40% des étudiants ne reviennent pas en présentiel parce que [...] le mode d’enseignement à distance est un mode d’enseignement qui leur convient », a ainsi déclaré la ministre de l'Enseignement supérieur.
  • Si ces chiffres reflètent bien le taux de retour des étudiants sur les bancs des universités, les explications avancées par Frédérique Vidal sont en revanche loin de la réalité du terrain, les étudiants déplorant majoritairement l'enseignement à distance.

Réclamée de longue date par les professeurs comme par les étudiants, la reprise progressive, depuis fin janvier, des cours au sein des universités plutôt qu’à distance ne rencontre pas le succès escompté. Du moins à en croire un chiffre avancé le 12 février par Frédérique Vidal.

« En réalité, 40 % des étudiants ne reviennent pas en présentiel alors qu’ils pourraient le faire parce que finalement le mode d’enseignement à distance est un mode d’enseignement qui leur convient », affirmait ainsi la ministre de l’Enseignement supérieur lors de son passage sur Public Sénat.

Ce n’est pas la première fois que Frédérique Vidal avance ce chiffre, qu’elle avait évoqué dès le 12 janvier sur RTL : « Ce que disent les sondages faits par les universités elles-mêmes, c’est environ 60 % de jeunes qui demandent à revenir en présentiel, 40 % qui ne le souhaitent pas. »

FAKE OFF

« Frédérique Vidal cite un chiffre tiré d’un échantillon très réduit au sein d’une seule université, alors qu’on ne sait pas concrètement, au niveau national, combien d’étudiants reviennent au présentiel », déplore Mélanie Luce, présidente de l'Union nationale des étudiants de France (Unef) auprès de 20 Minutes.

La seule occurrence du chiffre avancé par la ministre émane en effet d’une récente enquête interne de l’université Paul-Valéry, à Montpellier, relayée dans un article du Monde paru début janvier, qui estimait que « 40 % [de ses étudiants] désirent rester à distance au deuxième semestre ». Toutefois, comme l’a depuis précisé l’établissement à nos confrères de LCI, ce pourcentage, établi à partir de quelque 6.000 réponses reçues sur près de 21.000 étudiants, ne constitue pas un « sondage à caractère scientifique » mais est issu d’un questionnaire facultatif ayant pour but d’établir un « ordre de grandeur ».

« L’enseignement à distance convient seulement à une petite partie des étudiants »

Contacté par 20 Minutes, le ministère de l’Enseignement supérieur explique « suivre de près l’évolution de la situation dans les établissements » et « demander ainsi régulièrement des remontées d’informations aux établissements via les rectorats afin de suivre l’évolution de la situation ». « Sur le volume, si le protocole permet à 100 % des étudiants de revenir à l’échelle de l’établissement, le retour réellement mesuré est de l’ordre de 60 % en moyenne », affirme-t-il.

Jean-Pascal Simon, secrétaire général du syndicat enseignant Sup’Recherche – Unsa, nuance toutefois : « Les chiffres de Frédérique Vidal ne sont sans doute pas loin de la vérité, à 10 points près : en Guadeloupe et en Martinique, où les cours ont repris, on a bien constaté qu’environ 30 % des étudiants ne sont pas revenus. »

Il se montre en revanche bien plus sceptique sur l’explication avancée par la ministre : « D’après les remontées directes d’étudiants, le maintien en distanciel tient à trois raisons. Il y a d’abord la crainte du coronavirus. Mais aussi le fait d’avoir dû rendre son logement ou sa chambre étudiante, ce qui rend très difficile le retour présentiel en cours pour ces étudiants rentrés chez leurs parents. Enfin, une petite partie seulement des étudiants estime que l’enseignement à distance lui convient en tant que tel. »

Si le ministère de l’Enseignement supérieur cite lui aussi « l’éloignement géographique en cas d’appartement rendu » et une « crainte de l’épidémie pour les personnes à risque » parmi les motifs invoqués chez les étudiants en distanciel, il évoque également « l’équilibre trouvé dans la gestion du travail personnel à distance en accord avec les enseignants ».

Un sentiment majoritaire de décrochage à distance

Ce dernier argument est toutefois mis à mal par l’enquête menée entre décembre 2020 et février 2021 par l’Observatoire des usages numériques dans l’activité enseignante à des fins de formation (OUF), un collectif fondé par Sophie Gebeil, Perrine Martin et Marie-Christine Félix, toutes trois maîtresses de conférence à l’université Aix-Marseille. Les 11.500 réponses reçues à leur questionnaire, massivement relayé par les présidents d’établissement à leurs étudiants, dressent en effet une toute autre vision des études à distance.

« Les étudiants ne citent aucun avantage au suivi distanciel, si ce n’est le fait d’être "protégés du virus" ou encore un gain de temps en transport et une économie financière sur le prix d’un loyer lorsqu’ils sont retournés chez leurs parents », indique Marie-Christine Félix. « Seuls 10 % des étudiants ayant répondu au questionnaire considèrent qu’ils ont mieux appris à distance et 64,1 % ont le sentiment d’avoir moins appris en distanciel », abonde Sophie Gebeil. L’enseignement à distance creuse en outre les inégalités entre étudiants puisque, comme le précise Perrine Martin, « 55 % des non-boursiers sont retournés vivre chez leurs parents alors que 60 % des boursiers sont restés en résidence universitaire. »

Les réponses données par les étudiants aux questions ouvertes de l’enquête soulignent aussi clairement ce sentiment général de décrochage : « D’habitude j’ai besoin de faire très peu après les cours mais là quand je sors d’un cours je n’ai rien retenu », « nous n’avons aucune relation sociale ni avec les enseignants, ni avec les élèves », « les cours sont très compliqués à suivre, nous n’avons parfois pas les supports nécessaires pour revenir dessus si nous avons eu des difficultés à les suivre »…

« Il est trompeur de parler d’enseignement à distance, il faudrait plutôt parler de "bricolage", au sens noble du terme. De la même manière, il y a une forme de méprise à laisser croire qu’il y a un retour des étudiants sur les campus alors qu’ils se voient seulement proposer deux demi-journées de cours en présentiel dans la semaine », déplore Sophie Gebeil. Et Jean-Pascal Simon de conclure : « Dire que près d’un étudiant sur deux est content de cet enseignement à distance, comme le fait Frédérique Vidal, c’est voir le verre très rempli : quand un étudiant s’inscrit à l’université, c’est pour étudier en présentiel, sinon il s’inscrirait au Centre national d’enseignement à distance (CNED). »