Télétravail : « Je ne sais plus quel jour on est »… Epuisés, ils racontent pourquoi ils en ont marre de bosser chez eux

AUTO CONFINEMENT Le travail depuis la maison ne fait pas que des heureux

Nicolas Raffin

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Illustration du télétravail.
Illustration du télétravail. — Ina FASSBENDER / AFP
  • Le télétravail est devenu la norme pour beaucoup de salariés.
  • Si beaucoup s’y retrouvent, d’autres souffrent d’être cloisonnés chez eux.
  • Un professeur de psychiatrie interrogé par 20 Minutes insiste sur la nécessité de bien séparer les différents moments de la journée.

Depuis mars 2020, à cause du coronavirus, le télétravail s’est imposé de force dans la vie des entreprises et des salariés. Du jour au lendemain, des personnes habituées à la vie de bureau se sont retrouvées seules (ou avec leurs enfants) devant leur écran d’ordinateur. Une grande majorité s’est peu à peu habituée à cette nouvelle vie et aux avantages qu’elle procure (moins de temps de transport, facilité pour s’organiser…), et plébiscite donc largement le télétravail. Le gouvernement insiste d’ailleurs fortement pour que le dispositif soit utilisé au maximum, tant que l’épidémie reste à un niveau élevé.

Malheureusement, certains n’en peuvent plus. Jeunes, seniors, hommes, femmes… de nombreux profils, très variés, ont répondu à l’appel à témoins lancé par 20 Minutes sur l’overdose de télétravail. Pour eux, rester à la maison est devenu un vrai cauchemar. « Depuis le premier confinement, je ne suis retournée sur site qu’au cours de l’été, nous explique Marion, 36 ans, responsable d’un site web. Je ressens un phénomène d’usure, bien que mon boulot me passionne. J’ai pourtant des temps d’équipe : partage, séminaires à distance, formation, entretien. Mais ça ne remplace pas le contact humain ».

« Je fume et je bois davantage »

Pour cette mère de famille, le télétravail est loin d’être un avantage : « Je ne libère pas de temps pour moi. J’alourdis juste ma charge mentale en ayant sous les yeux, entre deux réunions, tout ce qu’il y a à faire dans ma maison ! Je ne considère pas qu’avoir le temps de faire tourner une machine, passer l’aspirateur ou cuisiner pour toute la famille pendant mes temps de pause soit une belle avancée sociétale ».

Même chose pour Alix, 45 ans : « Je suis en télétravail total depuis mars 2020. C’est très difficile depuis septembre. Marre des machines à laver, de ne parler à quelqu’un que 5 minutes dans la journée. Je veux sortir ! ». « Je ne supporte plus le télétravail, je manque de motivation, de rapports humains. Je ne sais plus quel jour on est » se désole pour sa part Marie-Christine, juriste de 61 ans.

De son côté, Myrtil vit seule dans son appartement parisien. « Au second confinement, j’ai pleuré lors de l’annonce de Macron, sachant que j’allais être à nouveau à 100 % en télétravail, raconte cette ingénieure. Mes horaires de travail ont largement augmenté. J’ai pris du poids puisque je ne bouge plus. Je dors mal car mon esprit continue de penser au travail et mon corps n’est physiquement pas fatigué. Je fume et je bois davantage… ».

« De vraies coupures »

Des conséquences qui n’étonnent pas Michel Lejoyeux*, professeur de psychiatrie à l’université de Paris. « Le télétravail à haute dose peut créer une vraie souffrance, surtout lorsqu’on n’arrive plus à bien séparer les temps de vie : travail, loisirs, repas. Il faut des vraies coupures. Le dimanche, par exemple, il ne faut pas regarder ses dossiers, même si l’ordinateur est dans le salon ».

Le confinement entraîne des souffrances psychiques réelles, mais aussi des difficultés organisationnelles. Didier est responsable de laboratoire. « Nous avons parfois atteint les limites de ce qui est faisable en télétravail, nous écrit-il. Qui n’a pas rencontré des difficultés dans la gestion des équipes sur le terrain ? Loin du quotidien des personnels, combien d’informations "anodines" ne sont plus délivrées et entraînent des blocages ou des difficultés ? ».

« Ma santé mentale passe avant le reste »

Face à toutes ces limites, certains ont décidé d’en finir, au moins partiellement, avec le 100 % télétravail. « J’ai obtenu l’autorisation de revenir au bureau car je suis au bord de la dépression, témoigne Erwan, âgé de 49 ans. Travailler toute la journée dans sa chambre avec un casque n’est pas sain. Avec le couvre-feu, je ne sortais même plus de la journée ». « C’est extrêmement important de garder de vraies relations en dehors des visioconférences, insiste Michel Lejoyeux. Il faut vraiment passer du temps, chaque jour, avec une ou deux personnes, au moins au téléphone. Cela peut être un collègue qu’on aime bien, un ami. Il faut retrouver cette sociabilité ».

« J’apprécie vraiment ces moments, poursuit Morgane, qui retourne dans son entreprise par intermittence depuis le début de l’année. J’ai pu retrouver mes collègues et réaliser à quel point une présence physique permet une meilleure communication. En télétravail, on n’est informé que de l’essentiel, ce qui concerne notre poste ou notre service, alors que ce que l’on pourrait nommer "les conversations de couloirs" permettent parfois de faire avancer de nombreux sujets ». Pour cette comptable de 32 ans, le télétravail à 100 %, « c’est non. Un an d’effort, c’est déjà beaucoup. Et ma santé mentale passe avant le reste. »

Auteur du livre « Les 4 temps de la renaissance » paru en 2020 (Ed. Jean-Claude Lattès, 19,90 euros)