Marseille : Du McDo à L’Après-M, un vrai tiers lieu populaire est en train de se construire

INITITATIVE En parallèle de l'entraide alimentaire, un «restaurant du peuple», pour et par les habitants, est en projet

Caroline Delabroy
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Kamel et Lule devant l'Après M à Marseille
Kamel et Lule devant l'Après M à Marseille — C. Delabroy / 20 Minutes
  • Symbole de la lutte sociale contre le géant du fast-food, le McDo de Saint-Barthélemy est devenu l’Après-M.
  • Depuis le premier confinement, les habitants font vivre ce lieu sous le signe de l’entraide. Tout en continuant d’écrire la suite de l’histoire, avec le projet d’un restaurant du peuple.
  • Reste à convaincre Mc Do de céder les murs et l’outil de travail. Des discussions avec la ville de Marseille seraient en cours.

« Tu es chez toi ici ! » Avec une bonne humeur à faire céder tous les remparts, Yazid accueille par ces mots quiconque passe la tête à « L’après-M ». Depuis des années, il cultive deux parcelles dans la cité SNCF voisine, dans ce 14e arrondissement de Marseille, pour devenir autosuffisant en légumes. L’ancien McDo Saint-Barthélemy, sur le grand rond-point près de la L2, il pensait que « c’était une lutte pour l’emploi ». Et puis le premier confinement est arrivé, et la donne a changé, pour lui comme pour tous les habitants qui ont « réquisitionné » l’ancien fast-food pour en faire un lieu d’entraide.

« C’est addictif cet endroit, une pépinière d'idées et de vouloir-faire », sourit-il, avant de filer la métaphore : « L’Après M, c’est devenu un arbre. On est en train de le développer, j’espère qu’il aura de beaux fruits. » Avec d’autres, il est de l’équipe végétalisation. « On nous a donné deux pommiers, deux poiriers, hier une dame est venue déposer un avocatier », se réjouit-il. Le week-end dernier, avec des enfants du quartier, ils ont planté des graines dans une mini-serre mobile. D’autres ateliers jardinage sont prévus les mercredis, en plus des ateliers d’écriture artistique.

Les enfants font pousser des tomates et des graines à l'Après M
Les enfants font pousser des tomates et des graines à l'Après M - C. Delabroy / 20 Minutes

Burger vegan

« Ce n’est pas parce qu’on est des quartiers nord qu’on ne peut pas se réapproprier la question de l’alimentation bio, saine, locale et de saison », lance Kamel Guemari, figure historique du McDo Saint-Barthélemy. A ses côtés, Lule, venue du cours Ju, raconte le bouillonnement pour refaire partir la machine, rouvrir les cuisines et préparer les recettes « d’un burger avec steak de falafel, avec au choix une sauce pesto ou une sauce végane piquante ». Le tout pour être fin prêt le 19 décembre 2020, jour du lancement officiel de « l’après-M ». « C’était fou, en trois heures, on a servi 850 menus, uniquement en drive. Pas un Mac Do en France ne fait cela ! »

Depuis, les nouvelles couleurs rose et bleu de l’enseigne s’affichent à l’extérieur. Avec une banderole des supporteurs de l’OM, venus apporter leur soutien. Les cuisines, elles, se sont recouvertes de bâches protectrices, en attendant la suite. L’Après M, qui ne fonctionne que sur les dons des particuliers et de commerçants, continue de collecter, préparer et distribuer 1.000 colis alimentaires tous les lundis, en plus des maraudes mobiles et du magasin gratuit.

Au « restaurant du peuple »

En coulisses, le projet d’un « restaurant du peuple » se structure sous la houlette de Fathi Bouaroua, bien connu pour son engagement durant de longues années auprès d’Emmaüs. « On veut que ce restaurant appartienne à tout le monde, qu’il soit une cantine des gens du quartier, de ceux qui sont adhérents, où l’on viendra manger en fonction de ses ressources et de son budget », explique-t-il.

L'Après M dans les quartiers Nord à Marseille
L'Après M dans les quartiers Nord à Marseille - C. Delabroy / 20 Minutes

« C’est un projet par les habitants, pour les habitants », continue Fathi Bouaroua, qui rappelle que le McDo, « c’était 77 emplois, soit le second employeur du quartier après Carrefour ». Au « restaurant du peuple », on pourra manger, mais aussi travailler, se former, développer des circuits courts. Bref, être en prise directe avec le territoire.

A la manière de la Friche la Belle de Mai, lieu culturel devenu emblématique de Marseille, l’Après M veut se constituer en société coopérative d’intérêt collectif, avec un tiers d’anciens salariés du McDo, un autre tiers d’associations du quartier et d’habitants, et un dernier tiers de collectivités locales. Le maire socialiste de la ville, Benoît Payan, est déjà passé leur rendre visite. « Avec McDo, on est en discussion par l’intermédiaire de la ville de Marseille », glisse Sylvain, un bénévole. Car le géant du fast-food est toujours propriétaire des lieux et de l’outil de travail.

Un vrai tiers lieu populaire

Fathi Bouaroua imagine une porte de sortie pour McDo, « qui aurait tout à gagner à donner le site à une fondation d’intérêt public, au titre de la responsabilité économique et sociale ». Avec la récupération fiscale, l’opération pourrait être sans douleur, d’un point de vue financier tout du moins. Resterait à avoir la propriété de l’outil de travail, cette vaste cuisine équipée. Pour cela, l’Après M veut créer une SCI avec l’objectif de réunir 100.000 personnes qui souscriraient une participation de 25 euros, le reste des parts allant aux plus démunis.

Elle serait aussi garante de la bonne gestion du lieu, et surtout du respect de ses valeurs. « Il faut que ce lieu soit l’emblème de ce que veut dire un tiers lieu populaire, avec un vrai mélange social », résume Fathi Bouaroua. Les « punchlines », comme les bénévoles s’en amusent eux-mêmes, fusent : « à cœur vaillant, rien n’est impossible », « tout seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin », ou encore « comme vous êtes, vous venez ». « Après le supplice, il y a le délice », dit aussi Kamel Guemari, qui savoure de « construire le monde d’après McDo ». « On a besoin de tout le monde, de partout », lance-t-il. Avec la même énergie qu’il mettait dans le conflit social, avant que l’histoire devienne celle, citoyenne, de tout un quartier.