Inceste : Comment en parler à ses enfants et réagir en cas de soupçons ?

SANS TABOU Alors que les affaires relatives à l’inceste se multiplient dans l’actualité, beaucoup de parents doivent répondre aux questions de leurs enfants sur ce sujet tabou

Oihana Gabriel

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Comment parler d'inceste avec ses enfants?
Comment parler d'inceste avec ses enfants? — Pixabay
  • Parler de tout avec ses enfants est la meilleure des préventions. C’est le credo d’Andréa Bescond, qui a monté Les Chatouilles, un spectacle adapté au cinéma sur les violences sexuelles qu’elle a subies étant enfant. Elle a aussi publié trois petits livres pour aider les parents à parler en famille des tabous.
  • Une ressource utile en ces temps où l’inceste est un mot souvent répété dans les médias. Ce qui suscite des questions et des gênes dans les familles.
  • Pour mieux prévenir, encore faut-il que les parents soient sensibilisés. Qu’ils sachent encourager le respect du corps de leur enfant et le lien de confiance. Et comment réagir en cas de soupçons.

Il y a eu l’affaire Olivier Duhamel, l ’affaire Richard Berry, un gouvernement qui planche sur une loi sur l’ inceste… De nombreux parents doivent répondre aux questions de leurs enfants sur l ’inceste, tabou ultime répété en boucle dans les médias depuis des semaines et pour un petit moment. Et ce n’est pas forcément évident de savoir quels mots employer, même à petite échelle.

La confiance, la connaissance du corps et le fait de dire « non »

Pour être à l’écoute, encore faut-il avoir dans sa grille de lecture la « possibilité » d’un inceste. « Les parents doivent y être sensibilisés, insiste Camille Gaillard, psychologue à l’association L’Enfant bleu, qui accompagne les victimes de violences dans l’enfance. Il m’est arrivé de recueillir la parole d’un adolescent violé et sa mère restait dans le déni, se bouchait les oreilles, en position fœtale. »

Le discours doit aussi s’adapter à l’âge de l’enfant… et à sa maturité. Si évoquer avec son enfant de 4 ans la possibilité qu’un adulte l’agresse sexuellement n’est pas aisé, expliquer que cet agresseur peut être un proche complexifie encore les choses. « La question de l’inceste avec de jeunes enfants va remettre en cause les liens de confiance avec les adultes de leur famille, prévient Dominique Fremy, pédopsychiatre et responsable de l’unité du psycho-traumatisme du centre hospitalier de Novillars. Il ne faudrait qu’il soit méfiant avec tous les membres de sa famille… Il faut trouver le bon équilibre entre respecter sa sécurité intérieure et le prévenir que son corps lui appartient. On peut faire un travail de prévention concernant les interdits, le respect du corps. Lui dire que s’il arrive quelque chose, il peut en parler à un adulte de confiance. » Avec trois difficultés concernant l’inceste : un tout-petit ne sait pas ce qui est normal ou pas, la personne de confiance peut être son agresseur, et l’enfant a peur de faire exploser la famille s’il parle.

Sans forcément expliquer ce qu’est l’inceste à une enfant de moins de 7 ans, on peut lui donner des outils. Comme « lui apprendre à dire non, assure Camille Gaillard. Lui dire " Maman n’a pas le droit de toucher tes fesses, tu n’as pas le droit de toucher les fesses de Maman ". Même si un grand frère met un doigt pour rigoler, c’est interdit. Ainsi, si l’enfant est abusé, il sait que d’autres adultes respectent son corps. » Et puis il y a l’autonomie. Apprendre à se laver, s’habiller, s’essuyer seul. « Une meilleure conscience de soi apporte une meilleure conscience de l’autre, et donc des gestes déplacés », assure Andréa Bescond, artiste et scénariste des Chatouilles, qui raconte les violences sexuelles qu’elle a subies enfant.

Ce qui brouille les pistes pour un enfant incesté, c’est que l’agresseur est souvent quelqu’un qui l’aime et qu’il aime. A l’argument de l’amour s’ajoutent la menace et les récompenses, pour mieux l’enfermer dans le silence. « Avec des enfants entre 6 et 10 ans, on s’appuie sur le concept de bons et de mauvais secrets, reprend Camille Gaillard. Si j’organise un anniversaire, la surprise est joyeuse, c’est un bon secret, on peut le garder. En revanche, un mauvais secret rend malheureux. C’est mieux de se confier. »

S’appuyer sur les livres pour lancer le dialogue

Certains livres ou films (Festen, Les Chatouilles, Slalom…) pour les adultes peuvent aider à aborder l’inceste, et plus généralement l’intégrité physique. Les psychologues citent Respecte mon corps de Catherine Dolto, la collection Max et Lili… Andréa Bescond et Mathieu Tucker ont publié en septembre 2020 trois livres, Et si on se parlait ?* (pour les 3-6 ans, 7-10 ans et 11 ans et plus), à hauteur d’enfant, didactiques et ludiques, qui abordent toute sorte de tabous. Dont l’inceste.

« Ces livres montrent des personnages colorés qui souffrent, mais qui sont sur une voie de la vérité et de la résilience », explique Andréa Bescond, qui s’est interrogée, en tant que mère, sur comment parler aux enfants de violences sexuelles. « Je ne pense pas qu’il faille utiliser des mots d’enfants, reprend la danseuse et scénariste. La technique de minorer les gestes, c’est celle de l’agresseur. Le mien parlait de "chatouilles"… Parler de "gratouilles sur la quéquette", ça n’a pas le même impact que de dire "personne n’a le droit de poser ses mains sur ton pénis". »

Comment réagir en cas de révélations ?

Des signes peuvent alerter les parents. « Un changement radical de comportement : l’enfant devient agressif, s’isole, redevient sale, connaît des problèmes de sommeil ou d’appétit », liste Dominique Fremy. Si le parent veut partager son inquiétude, mieux vaut choisir un moment de calme. « Il faut que ce soit sur un mode rassurant, sans reproche. Pour amener des questions simples. » Et ouvertes. « Si on dit " tu es sûr que papa a touché tes fesses ?", on induit la réponse dans la question », illustre Camille Gaillard.

« Les enfants lâchent souvent une information pendant un repas, où il y a du bruit et du monde, comme un ballon d’essai, reprend la pédopsychiatre. Si les adultes ne le saisissent pas, ils restent dans le silence… J’ai eu l’exemple d’un enfant qui avait dû faire une fellation et qui a dit à table que la saucisse ressemblait à un zizi. Il ne faut pas rigoler, entendre, et revenir à la charge une fois qu’on est seul avec l’enfant. »

Et s’il arrive à trouver les mots pour dire ses maux, il est fondamental d’accueillir ses confidences. « On peut dire "merci de me faire confiance, ce que tu me dis est important, je te crois, je ferai ce qu’il faudra pour te protéger », conseille la pédopsychiatre. Puis il faut « se référer aux autorités compétentes et mettre à l’abri l’enfant », martèle la psychologue de l’Enfant bleu. Quant à la colère, réaction courante, les professionnels savent qu’elle est difficile à maîtriser… « L’explosion émotionnelle peut effrayer l’enfant, mais il est important que le parent soit capable de se reprendre et de dire " je ne suis pas en colère contre toi " », insiste la pédopsychiatre.

Trouver de l’aide

Le choc passé, le deuxième parent (s’il n’est pas l’agresseur) doit être inclus. « Il n’y a parfois pas de consensus. Par exemple, si l’agresseur est le grand-père maternel, la mère peut défendre son propre père, prévient Dominique Fremy. Les enfants, même très jeunes, repèrent que cela crée un conflit entre les parents, ce qui peut les amener à se rétracter ou à taire une partie de ce qui s’est passé. » Si les parents ont des soupçons, ils peuvent encourager l’enfant à parler à un adulte hors famille en qui il a confiance, la maîtresse, un médecin… Ou demander aux parents délégués d’organiser une intervention de prévention sur les violences sexuelles à l’école.

Voilà pour la réaction idéale. Mais devant un cataclysme, tous n’ont pas forcément les bons réflexes. « Il ne faut surtout pas juger, éviter des paroles assassines (" tu es sûr ? "), quitte à rester silencieux », réagit du tac au tac Andréa Bescond. « Les parents ne doivent pas chercher à se faire justice eux-mêmes, rappelle la pédopsychiatre, et ne pas organiser une confrontation sauvage avec l’auteur des faits. Cela risque de confirmer que l’adulte ne fait pas confiance à l’enfant. » Souvent démunis, ils peuvent au final trouver un soutien et des conseils auprès des douze centres régionaux du psychotraumatisme et d’associations (l’Enfant Bleu, La Voix de l’enfant​, le numéro vert 119…).

* Et si on se parlait, Andréa Bescond et Mathieu Tucker, Harpers Collins, septembre 2020, 7,50 €.