Pornographie : « Il faut aider les parents à mieux protéger leurs enfants », déclarent Adrien Taquet et Cédric O

INTERVIEW A l’occasion du SafeR Internet Day, les secrétaires d’Etat au Numérique Cédric O et en charge de l’Enfance et des Familles Adrien Taquet lancent une plateforme pour lutter contre l'exposition des enfants à la pornographie en ligne

Propos recueillis par Oihana Gabriel et Hakima Bounemoura

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Cédric O, secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques et Adrien Taquet, secrétaire d’État en charge de l’Enfance et des Familles.
Cédric O, secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques et Adrien Taquet, secrétaire d’État en charge de l’Enfance et des Familles. — Nicolas Messyasz
  • Les secrétaires d’Etat au Numérique Cédric O, et en charge de l’Enfance et des Familles Adrien Taquet, ont accordé un entretien à « 20 Minutes ». A l’occasion du SafeR Internet Day, ils annoncent lancer une plateforme pour lutter contre l’exposition des enfants à la pornographie en ligne.
  • « De plus en plus de jeunes sont confrontés au porno. Aujourd’hui, plus d’un enfant sur trois a vu des contenus pornographiques avant l’âge de 12 ans, et deux tiers considèrent que ça les a choqués », explique Adrien Taquet.
  • « La plateforme lancée mardi sera un lieu unique sur lequel les parents pourront bénéficier de conseils et d’outils concrets pour mettre en place un contrôle parental et aborder ce sujet sans tabou avec leurs enfants », détaillent Cédric O et Adrien Taquet.

C’est l’un des chantiers prioritaires du quinquennat du président de la République. L’exposition des jeunes à la pornographie en ligne est en constante hausse depuis quelques années. « Dans notre pays, on accède à la pornographie vers l’âge de 13 ans. L’imaginaire et la sexualité des jeunes se construisent par la brutalité de ces images. Nous devons les protéger face à ces contenus », avait déclaré Emmanuel Macron lors de son discours à l’Unesco en 2019.

A l’occasion du SafeR Internet Day, qui aura lieu ce mardi 9 février, Cédric O, le secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et Adrien Taquet, secrétaire d’État en charge de l’Enfance et des Familles, lancent une campagne visant à interpeller les parents sur les dangers de l’exposition des enfants à la pornographie. Une plateforme dédiée aux parents, www.jeprotegemonenfant.gouv.fr, qui informe, conseille et accompagne la mise en place d’un contrôle parental, sera également lancée ce mardi. 20 Minutes a interrogé les deux secrétaires d’Etat, qui souhaitent aujourd’hui « tout mettre en œuvre » pour protéger les mineurs contre la pornographie en ligne.

L’exposition des jeunes à la pornographie est, selon vous, « un véritable fléau » dans notre société…

Adrien Taquet : De plus en plus de jeunes sont confrontés à la pornographie. A 12 ans, près d’un enfant sur trois a vu des contenus pornographiques. Et la moitié considère que ça les a choqués. Il y a par ailleurs un décalage entre la perception des parents : seulement 7 % d’entre eux pensent que leur enfant regarde du porno chaque semaine, alors qu’ils sont trois fois plus nombreux à le déclarer. Etre exposé à ce type de contenu trop jeune est une forme de violence, ça façonne des représentations chez un enfant, dans son rapport à l’autre, dans la création de son identité sexuelle, et dans la nature des relations fondées sur la domination masculine. Et puis ça a contribué à une banalisation de la sexualité, et à une forme d’hyper-sexualisation de la société.

Cédric O : La question d’une meilleure régulation des espaces numériques est un sujet très important pour le gouvernement. Nous prenons des mesures d’urgence : c’est notamment le cas sur la haine en ligne dans le cadre du projet de loi confortant le respect des principes de la République, qui introduit des obligations de modération par les réseaux sociaux. Mais c’est un travail de longue haleine, car la meilleure protection contre la « face noire » d’Internet, c’est la formation, l’éducation et la sensibilisation. C’est vrai pour la haine en ligne, les fausses informations, et la protection des enfants. Sur ce sujet, nous avons besoin d’aider les parents à jouer leur rôle pour mieux protéger leurs enfants en leur donnant des outils.

En quoi consiste la plateforme que vous lancez ce mardi à l’occasion du SafeR Internet Day ?

A.T. : C’est un portail qui agrège l’ensemble des contenus d’accompagnement à l’e-parentalité. Aujourd’hui centré sur la question de la pornographie, il pourrait concerner demain d’autres contenus (sur le cyberharcèlement par exemple). C’est un lieu unique sur lequel les parents pourront bénéficier de conseils et d’outils concrets pour mettre en place un contrôle parental et aborder ce sujet sans tabou avec leurs enfants. Un spot de sensibilisation destiné aux parents, et permettant une prise de conscience sur la réalité du phénomène, sera diffusé dès lundi sur les réseaux sociaux et les principaux sites de replays (TF1, M6, France Télévisions) pour officiellement lancer cette plateforme.

Vous aviez tous les deux élaboré en février 2020 un protocole d’engagement contre l’exposition des mineurs à la pornographie destiné à l’ensemble des acteurs du Net. Où en est aujourd’hui ce dispositif ?

A.T. : Les principaux réseaux sociaux, fournisseurs d’Internet, les moteurs de recherche, les associations de e-parentalité ont signé ce protocole. Quelques sites pornos l’ont également signé, comme Dorcel à travers leur association « Le Geste ». Le but était de mettre en place une solution intégrée de contrôle parental pour protéger les mineurs. Le contrôle parental est méconnu et sous-utilisé : un Français sur trois ne le connaît pas. Nous devons aujourd’hui faciliter son usage.

Vous avez donc misé sur le contrôle parental. Mais d’autres pistes ont été évoquées pour limiter l’accès au porno des jeunes, comme la mise en place d’un dispositif avec France Connect, ou une vérification de l’âge via l’empreinte bancaire…

C.O : Ce ne sont pas des solutions pour résoudre le problème. Ça aurait juste reporté l’audience vers d’autres sites basés à l’étranger et encore moins contrôlés. Le défi, c’est d’être efficaces sur un sujet sur lequel personne aujourd’hui dans le monde n’a trouvé de solution. Comme pour la lutte contre les fausses informations, ce qu’il faut, c’est mieux éduquer et former les gens. Nous assumons en tout cas de mettre sur la table tous les moyens pour cela.

Que pensez-vous de la loi votée en Grande-Bretagne pour interdire l’accès des mineurs aux sites pornos ?

C.O : On ne peut pas dire que le modèle anglais, comme l’initiative prise par l’Italie [ l’interdiction de TikTok aux moins de 15 ans] sont à ce jour des réussites. Il faudrait interdire des dizaines de milliers de sites, et les moyens de contourner les contrôles sont assez simples. Avec cette approche, il y a un risque de s’épuiser à courir derrière le problème. C’est pour cette raison que nous souhaitons nous concentrer sur les canaux [ moteurs de recherche, fournisseur Internet] et les appareils que les enfants utilisent, en sensibilisant les parents aux outils tels que le contrôle parental.

En France, la loi contre les violences conjugales adoptée l’été dernier, permet au CSA de bloquer des sites pornos accessibles aux mineurs. Est-elle aujourd’hui appliquée ?

A.T. : Après la sensibilisation et la prévention, l’autre volet de notre politique porte en effet sur la responsabilisation des éditeurs de sites pornographiques. Cela a donné lieu à des traductions législatives, avec la réaffirmation dans la loi depuis juillet 2020 [loi contre les violences conjugales] qu’un simple disclaimer n’est pas suffisant pour protéger les mineurs. Et nous avons créé des mécanismes pour contraindre les sites à respecter cette obligation.

C.O. : Le CSA a d’ailleurs été saisi en novembre dernier par des associations pour enjoindre une dizaine de sites pornographiques de se mettre en conformité avec la loi. Si le CSA donne suite à cette demande, les sites auraient alors quinze jours pour s’exécuter et au terme de ce délai, le CSA pourrait le cas échéant saisir le président du tribunal judiciaire de Paris pour ordonner le blocage des sites.

Cédric O et Adrien Taquet.
Cédric O et Adrien Taquet. - Nicolas Messyasz

Le président Emmanuel Macron s’était pourtant engagé, lors de son discours à l’Unesco en novembre 2019, à imposer un contrôle parental automatique par défaut à tous les acteurs d’Internet, sous peine de « faire passer une loi ». On est quand même aujourd’hui assez loin du compte…

A. T. : Vous avez raison. Mais depuis, il s’est passé deux-trois choses… On s’efforce aujourd’hui à faire avancer ce sujet  en dépit du Covid-19. Des groupes de travail se sont régulièrement réunis pour avancer collectivement sur ce sujet, un baromètre permettant de mesurer le nombre de téléchargements de contrôle parental sur différents supports a aussi été mis en place pour mesurer le développement de ces dispositifs. L’exposition des mineurs à la pornographie est  un vrai sujet de préoccupation pour le président de la République, et c’est pour cela qu’il nous a demandé de mener une action plus volontariste.

C. O : Oui, nous ne pouvons pas ignorer ce qui s’est passé depuis un an et demi. Je pense au Covid-19, qui nous a fait perdre du temps, mais aussi à la censure de la loi Avia [haine en ligne] par le Conseil Constitutionnel. Néanmoins on continue à avancer… Il y a par ailleurs le Digital Services Act qui est en discussion au niveau européen, dont l’objectif est précisément de mieux réguler les contenus sur Internet. Nous souhaitons porter le sujet de la protection des mineurs dans ce cadre-là. Notamment parce que le sujet du contrôle parental par défaut est contigu à la réglementation européenne. Si on veut être efficace et imposer des choses aux grands acteurs, on a besoin de le faire au niveau européen. Tout comme pour le RGPD et la haine en ligne.

Il n’y aura donc pas de loi spécifique en France ?

A.T. : Ce n’est pas ce qu’on dit. On fait le pari de la confiance avec les acteurs, avec l’objectif de les mobiliser. Et comme je vous le disais un baromètre et un sondage auprès des parents mesureront dans quelques mois l’utilité de cette plateforme. C’est la première fois que l’on dispose de data sur le sujet et que l’on parvient à réunir tous les acteurs pour travailler à une approche commune.

C.O : On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas aujourd’hui de texte européen sur la table, qui préempte juridiquement et politiquement un certain nombre de discussions que nous pouvons avoir. Nous souhaitons faire levier sur ce texte de régulation des contenus sur Internet, comme nous le faisons aujourd’hui avec certaines dispositions essentielles de la loi Avia qui ont inspiré le Digital Services Act et que nous sommes en train de répercuter dans le projet de loi confortant les principes républicains.

Les périodes de confinement ont exacerbé ces problématiques. Les jeunes ont consommé davantage de porno, et on a également assisté à l’explosion des comptes ficha (revenge porn), mais aussi à l’essor de la plateforme Onlyfans qu’on surnomme « l’Instagram du porno »…

A.T. : D’après les chiffres de l’association e-Enfance, le harcèlement en ligne, et le revenge porn, ont fortement augmenté pendant le confinement. Des gamines de 12/13 ans n’hésitent pas aujourd’hui à envoyer  des photos de leur poitrine sur Snapchat, parce qu’elles n’ont pas conscience du risque d’envoyer des nudes. Tout l’enjeu de la plateforme que nous mettons en place, c’est d’accompagner au mieux les parents démunis face à ces pratiques.

C.O : Beaucoup de jeunes postent des contenus dénudés sur les réseaux sociaux. Que peut-on faire pour empêcher cela, hormis faire de la prévention et la sensibilisation ? On ne va pas mettre un mouchard dans chaque portable, et verser dans une société de la surveillance. C’est impossible de régler tous les problèmes par une approche uniquement technique. La base légale sur laquelle on régule aujourd’hui Internet date de l’an 2000. D’où l’urgence d’actualiser aujourd’hui notre cadre juridique sur les contenus haineux en ligne, sur la désinformation et sur les contenus pornographiques.

Plus globalement, avec les cours en ligne, les jeunes ont consommé davantage d’écrans. Comment les sensibiliser aux dangers d’une surexposition ?

A.T. : Au-delà des enjeux que soulève l’accès trop facile des plus jeunes à la pornographie, il y a tout un sujet sur l’e-parentalité. L’année dernière, pour le Safer Internet Day, nous nous sommes rendus avec Cédric O dans des classes de 8-10 ans à Bobigny. Ces enfants étaient évidemment tous très à l’aise avec ces outils. Ces générations de digital natives sont surtout des digital naïves car elles n’imaginent pas les dangers du numérique…

C.O : Avec Adrien Taquet, nous avons participé à un dîner avec des scientifiques et des praticiens spécialistes de la question des écrans chez les enfants. Il y a un consensus sur le fait qu’au-delà d’un certain âge, le problème n’est pas l’écran en soi, mais comment on s’en sert. Il faut se garder d’accabler la technologie de tous les maux. Pendant le confinement, on avait besoin du numérique pour travailler, faire ses études, se soigner. Cela continuera et on va aller vers davantage d’écrans. Le fond du sujet, c’est de savoir maîtriser ces écrans.