Cannabis : « Il faut arrêter d’avoir une approche idéologique », estime la députée Caroline Janvier

INTERVIEW La députée LREM du Loiret, Caroline Janvier, est la rapporteure d’une mission d’information sur la réglementation et l’impact des différents usages du cannabis

Thibaut Chevillard
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Un homme fume du cannabis (image d'illustration).
Un homme fume du cannabis (image d'illustration). — Thomas SAMSON / AFP
  • La mission d’information sur la réglementation et l’impact des différents usages du cannabis a été créée en janvier 2020.
  • Depuis novembre 2020, les 33 députés qui la composent se sont intéressés au cannabis récréatif et ont auditionné environ 80 experts.
  • Les parlementaires constatent « l’inefficacité de la politique menée depuis cinquante ans » en la matière et estiment nécessaire « d’évoluer sur cette question », indique la députée du Loiret Caroline Janvier, rapporteure thématique de la mission.

La question de la légalisation du cannabis revient au Parlement. Depuis novembre 2020, les 33 députés qui composent une mission d’information s’intéressent à la question de la réglementation et de l’impact des différents usages de cette substance, qu’ils soient récréatifs ou thérapeutiques. Ils ont déjà auditionné environ 80 experts : médecins, addictologues, représentants des forces de l’ordre… Ils ont aussi lancé un questionnaire en ligne pour prendre l’avis des Français sur le sujet et ont déjà reçu plus de 200.000 réponses.

A l’issue de leurs travaux, les députés de la mission rendront, au printemps prochain, un rapport qui comprendra plusieurs propositions, notamment au sujet du cannabis récréatif. Déjà, un consensus semble se dégager : il est nécessaire de faire bouger les choses pour que la France rattrape son retard en matière de lutte contre la consommation de cannabis. Alors que le gouvernement d’Emmanuel Macron a accentué la répression des consommateurs avec la création d’une amende forfaitaire, une question se pose : des coffee-shops pourraient-ils ouvrir en France en 2022 ? Pour le savoir, nous avons interrogé Caroline Janvier, députée (LREM) du Loiret et rapporteure thématique de la mission.

La députée LREM du Loiret, Caroline Janvier

Pourquoi avoir eu l’idée de lancer une consultation en ligne sur la question du cannabis ?

Il nous paraissait utile d’associer l’ensemble des citoyens à nos travaux. La mission d’information auditionne des experts, des médecins, des addictologues, des responsables des forces de l’ordre… Mais il nous semblait aussi nécessaire de consulter les Français car, selon les sondages, ils ont beaucoup évolué sur la question du cannabis. Près d’un sur deux est favorable à sa légalisation, huit sur dix sont pour l’ouverture d’un débat, et sept sur dix considèrent que la politique mise en place depuis 1970 est inefficace.

En effet, tous les experts expliquent que nous sommes dans l’impasse. Nous dépensons chaque année plus de 500 millions d’euros pour lutter contre les trafics et la consommation. Or, chaque année, la consommation augmente en France. Nous sommes parmi les plus gros consommateurs d’Europe. Alors que d’autres pays qui ont légalisé le cannabis sont parvenus à faire baisser sa consommation, notamment celle des jeunes. Ils ont aussi réussi à lutter contre les trafics et, ainsi, améliorer la sécurité. Un autre modèle de politique publique est donc possible pour atteindre ces objectifs sanitaires et sécuritaires.

Combien de personnes ont répondu ?

Cette consultation connaît un fort succès, nous avons été surpris par l’ampleur du nombre de réponses. Nous en avons déjà reçu plus de 200.000. A leur lecture, nous constatons que les personnes qui répondent sont majoritairement des hommes jeunes qui connaissent bien le sujet et sont parfois militants.

Certaines réponses le montrent bien. La plupart d’entre eux savent, par exemple, qu’il y a un consensus scientifique sur le fait que l’alcool et le tabac sont plus dangereux et addictifs que le cannabis. Ce constat a notamment été relayé par la revue scientifique The Lancet en 2010. Aujourd’hui, nous souhaitons ouvrir cette consultation à davantage de Français pour avoir une photographie plus proche de la réalité.

Quelle est la suite ?

Nous allons remettre, au printemps prochain, un rapport qui sera étayé avec des données récentes, et qui aura été enrichi avec les retours d’expérience étrangers. Au Canada, par exemple, la légalisation du cannabis a permis une diminution de la consommation chez les plus jeunes. Ce document pourrait servir de support pour la présidentielle de 2022, permettre de rouvrir le débat sur le cannabis, d’en changer les termes. Nous avons notamment auditionné Rachida Dati [maire du 7e arrondissement de Paris et candidate pour représenter la droite à la présidentielle] et elle s’est montrée très ouverte sur ce sujet-là. On voit ainsi qu’il y a une évolution au sein de la classe politique. Un sondage montre notamment que plus de la moitié des maires d’Ile-de-France sont favorables à un changement de législation et à une légalisation encadrée de ce produit.

Il faut arrêter d’avoir une approche idéologique, morale, manichéenne, consistant à dire que la drogue, c’est mal. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre le cannabis mais de trouver le meilleur modèle pour lutter contre les trafics et protéger les usagers vulnérables. Légaliser ne veut pas dire banaliser. Bien au contraire. C’est une manière de mieux prendre en compte les risques et de faire en sorte que l’Etat reprenne le contrôle sur les trafics.

Il y a déjà eu des rapports parlementaires sur la question du cannabis mais les gouvernements successifs n’ont jamais écouté les députés qui en étaient les auteurs…

Je pense qu’il y a une conjonction de facteurs. Nous avons fait un travail qui, sincèrement, n’a jamais été fait, dans un cadre très intéressant. Cette commission est présidée par un député LR, Robin Reda, avec des rapporteurs LREM et des membres de LFI, du PS, il s’agit donc d’un vrai travail transpartisan.

De manière générale, je sens qu’on n’a pas le même niveau de maturité sur ce sujet qu’il y a dix ou quinze ans. Et il y a aussi tout ce qui se passe à l’étranger. On voit bien que plus on mettra de temps à débattre sur ce sujet, plus on prendra du retard sur le plan économique. On le voit bien avec la question du cannabis thérapeutique. Il est dommage que la France soit en retard sur ce sujet-là car une fois que les filières sont structurées et organisées, c’est bien plus compliqué…

Est-il possible de penser que le cannabis sera légalisé en France en 2022 ?

En tout cas, la question de la légalisation peut figurer au programme de certains candidats. Il sera ensuite toujours temps de structurer les choses. La mission ne vise d’ailleurs pas seulement à répondre à la question pour ou contre la légalisation. Elle ambitionne aussi de présenter les meilleurs outils pour atteindre les objectifs qu’on se fixe. On en a déterminé trois.

Le premier concerne la santé : aujourd’hui, il n’y a que 45 millions d’euros dévolus à la question du soin et de la prévention. Forcément, la consommation ne peut pas baisser. Le second objectif concerne la sécurité. Des territoires sur lesquels se sont implantés les trafiquants sont devenus hors de contrôle et des recettes fiscales importantes échappent à l’État. Enfin, il y a la question de la justice sociale. En fonction de là où ils habitent et d’autres critères, les consommateurs ne sont pas sanctionnés de la même façon.

En fonction de ces trois objectifs-là, on ne construit pas le même modèle. Si on veut assécher le marché noir, on ne fixera pas le même prix au gramme que si on veut protéger la santé des consommateurs et faire respecter l’interdit aux mineurs. Dans ce rapport, nous proposerons clé en main différents modèles en fonction de l’objectif qui sera fixé.

Un consensus se dégage-t-il au sein des députés de la mission ?

Oui, il y a un constat d’inefficacité de la politique menée depuis cinquante ans, avec ce modèle de prohibition qu’on n’arrive même pas à appliquer car nous n’en avons pas les moyens. Un consensus se dégage aussi sur la nécessité d’évoluer sur cette question. Il faudra ensuite qu’on fasse des propositions. Il y aura peut-être des différences qui figureront dans le rapport.

A titre personnel, ma priorité, c’est celle de la santé publique. Il est nécessaire d’avoir un vrai volet de prévention et d’accompagnement des usagers qui ont une consommation problématique. On le voit avec l’exemple du Portugal qui, depuis 2001, a dépénalisé l’ensemble des drogues. Dans ce pays, on a arrêté de considérer les toxicomanes comme des criminels mais comme des malades. Et les résultats obtenus sont incontestables.