Terrorisme : « La culpabilité m’a asphyxiée », révèle la mère de Lila, enlevée en 2015 et emmenée de force en Syrie

INTERVIEW En octobre 2015, l’ex-mari de Magali Laurent a enlevé leur fille et l’a emmenée en Syrie où il a rejoint les rangs de Daesh

Propos recueillis par Hélène Sergent

— 

Magali Laurent est sans nouvelle de sa fille, enlevée par son père et emmenée en Syrie depuis 2017.
Magali Laurent est sans nouvelle de sa fille, enlevée par son père et emmenée en Syrie depuis 2017. — Isabelle Harsin/SIPA pour 20 Minutes
  • Dans son ouvrage Reviens, Lila, publié mercredi 3 février, Magali Laurent livre le récit des cinq années écoulées depuis l’enlèvement de sa fille par son père, parti faire le djihad en Syrie.
  • « Asphyxiée par la culpabilité » et la « honte », elle déplore le regard cruel porté par la société sur ces familles touchées de plein fouet par le terrorisme.
  • Sans nouvelles de Lila depuis 2017, la jeune femme garde ancré en elle l’espoir de la retrouver un jour.

Cinq ans après l’enlèvement de sa fille, Magali Laurent garde cet « un infime espoir ». L’espoir de retrouver, un jour, celle qui lui a été brutalement retirée un soir d’octobre 2015. Lila n’avait pas 4 ans quand elle a été emmenée en Syrie par son père, où il est parti faire le djihad au sein de l’organisation terroriste  Daesh. « Détruite » mais toujours combative, Magali Laurent fait le récit de ces longues années d’absence dans un ouvrage intitulé Reviens, Lila*, coécrit avec la journaliste Françoise-Marie Santucci et publié mercredi 3 février.

Sans nouvelles de sa fille depuis 2017, la quadragénaire qui nous reçoit dans son appartement francilien tenait à adresser directement son témoignage à sa fille. « Je voulais qu’elle ait accès à ma vérité », explique-t-elle. Sans fard, elle dit aussi sa culpabilité, sa honte et le poids du regard de notre société qui fait encore peser la responsabilité des terroristes sur celles et ceux qui ont partagé leur vie.

Quand et comment Lila a-t-elle été enlevée ?

Elle a été enlevée le 27 octobre 2015 par son père qui avait sa garde pour les vacances de la Toussaint. Il m’a fait croire qu’il partait avec elle en Tunisie pour rendre visite à sa famille. On était divorcés et il était déjà parti là-bas avec Lila pour les vacances. Tout s’était toujours bien passé, donc je lui ai fait confiance. Après leur départ, on a continué à échanger, il me donnait des nouvelles de Lila par e-mail et sur Skype. Il m’a dit qu’ils étaient bien arrivés, que Lila s’éclatait. Il m’envoyait des photos mais impossible de la voir lors d’appels vidéo, chose que nous faisions habituellement.

Je me suis impatientée, je lui ai dit qu’elle me manquait, je lui ai demandé si je pouvais la voir. Il m’a proposé de m’appeler le lendemain mais il ne s’est pas connecté. Il m’a expliqué qu’il avait eu un problème de téléphone – ce qui lui arrivait souvent – donc je ne me suis pas inquiétée.

Le jour de leur retour supposé en France, vous recevez un appel…

La sœur de mon ex-mari m’a appelée en me disant qu’elle venait de l’avoir sur Skype, qu’il était en Turquie. Il lui avait dit qu’il ne reviendrait pas et qu’elle pouvait vider son appartement. Tout s’est écroulé. Sur le moment j’ai crié : « C’est pas possible, c’est pas possible », et, sur le chemin du commissariat, le puzzle s’est assemblé : j’ai compris qu’il n’était pas parti en Turquie avec ma fille pour faire du tourisme. C’était un aller sans retour.

Magali Laurent n'a plus de nouvelle de sa fille depuis 2017 mais poursuit son combat pour la retrouver.
Magali Laurent n'a plus de nouvelle de sa fille depuis 2017 mais poursuit son combat pour la retrouver. - I.Harsin/SIPA pour 20 Minutes

Dans votre récit, vous décortiquez les mensonges et les dissimulations du père de Lila. Au moment des faits, quel était son rapport à la religion ?

En 2014, il s’est fait licencier et nous nous sommes séparés quelque temps après. Il s’est réfugié dans la religion. Mais quelques mois avant l’enlèvement de Lila, il a changé. Il m’a dit qu’il voulait et qu’il fallait qu’il retrouve du travail. Il s’est rasé la barbe, il m’a dit qu’il allait se « ressaisir ». J’étais contente pour lui, et pour Lila. J’ai fait confiance, c’était le père de ma fille. Il m’a dit qu’il avait presque retrouvé un poste, il m’avait demandé de lui imprimer des CV. Trois semaines avant de l’enlever, il a acheté un vélo à Lila. Mais j’ai compris après coup que c’était de la dissimulation, qu’il m’avait endormie pendant des mois pour gagner ma confiance jusqu’au bout.

Quand vous comprenez que votre fille se trouve à la frontière turquo-syrienne, vous entrez immédiatement dans l’action. Mais vous êtes rapidement confrontée à des difficultés administratives et judiciaires…

Il n’y a pas de mode d’emploi pour ce genre de situation. Je cherchais ce que je pouvais faire sur Internet, mais je ne savais pas vers qui me tourner, qui contacter. J’ai informé la police, qui a pris ma plainte très au sérieux et l’a fait remonter en priorité à la brigade criminelle. J’ai appelé le ministère des Affaires étrangères qui m’a orienté vers le bureau du droit de l’Union, mais j’étais dans un marasme judiciaire et je me sentais impuissante.

Le problème, au départ, c’est que mon ex-mari avait la garde pour les vacances, donc il était dans son « droit ». J’ai perdu une semaine à cause de ça parce que la justice ne pouvait pas suivre. L’autre difficulté, c’est qu’il était sorti du territoire. Mais j’ai été très vite aidée par mon avocat, Franck Berton, qui a organisé une conférence de presse pour alerter les pouvoirs publics. Après ça, ma plainte est remontée au niveau des services antiterroristes.

Ensuite, pendant trois mois, je n’ai eu aucun contact avec ma fille. Quand son père m’a recontactée, le couperet est tombé. Il avait passé la frontière. Je me suis dit : « C’est trop tard ». Par la suite, on n’a jamais réussi à obtenir sa localisation exacte, j’ai su qu’il était à Raqqa, mais ça n’était pas suffisant.

Vous consacrez un chapitre à la déflagration intime provoquée par les attentats du 13 novembre, survenus quelques jours après le kidnapping. Comment avez-vous vécu cet événement ?

J’ai eu le sentiment d’être touchée parce que j’avais un mal commun avec les victimes. Si nos blessures sont évidemment différentes, les personnes qui m’ont détruite et qui ont détruit toutes ces familles, ce soir-là, sont les mêmes terroristes, partagent la même idéologie, le même objectif.

Pourtant, vous pointez le fait de ne jamais avoir été considérée comme une « vraie » victime du terrorisme. Comment l’expliquez-vous ?

Il m’a fallu du temps pour comprendre que j’étais victime aussi. J’étais dans la culpabilité et la honte, ça m’a asphyxiée et ça m’a pourri la vie, ça continue de m’étouffer. Pour moi, la victime, c’était Lila, et je considérais que je n’avais pas pu empêcher ça. J’occultais même ce que son père avait fait. Je portais toute la responsabilité, je me répétais que j’avais manqué de discernement. Dans l’inconscient collectif, ça paraît bizarre qu’une mère ou une ex-épouse n’ait pas « vu » ce qui se passait. Mais quand quelqu’un ne veut rien montrer, il sait dissimuler. L’opinion publique fait l’amalgame entre les proches de personnes parties en Syrie et ces personnes-là. On aurait dû voir, on aurait dû alerter, donc on ne peut pas être victime. C’est la double peine.

Lila avait trois ans et demi lorsqu'elle a été enlevée par son père et emmenée en Syrie.
Lila avait trois ans et demi lorsqu'elle a été enlevée par son père et emmenée en Syrie. - I.Harsin/SIPA pour 20 Minutes

Pendant plusieurs mois, vous arrivez malgré tout à maintenir un lien avec votre fille, sous le contrôle permanent de son père. Que voyez-vous pendant ces échanges ?

J’ai pu la voir sur Skype jusqu’en juillet 2016. Passée cette date, il a arrêté de me montrer Lila. Il a tout fait pour m’effacer de sa mémoire. Dès les premiers échanges vidéo, ma fille est apparue voilée. Elle butait sur certains mots de français alors qu’elle était très avancée dans le langage pour une fillette de 3 ans et demi. Dans nos échanges, pour s’adresser à moi, il alternait et disait « Magali » et « maman ». Lila a fait pareil ensuite. Et quand il s’adressait à ma fille, il ne l’appelait plus par son prénom mais l’appelait « Fatima ». À la fin de nos échanges, elle parlait uniquement l’arabe, c’est son père qui faisait la traduction. Pour moi, c’était une torture psychologique. La voir me submergeait d’émotion, et c’était une souffrance absolue.

Au fil des échanges, votre fille vous demande parfois : « Pourquoi tu ne viens pas, maman ? » Une intervention sur place était-elle possible ?

Les services antiterroristes m’ont toujours fortement déconseillé d’aller sur place. Ils m’ont dit : « On ne peut pas vous l’interdire, mais l’issue sera dramatique. » J’ai essayé de négocier avec lui une rencontre à la frontière turque, mais il a refusé catégoriquement. Je me suis posé la question d’y aller seule. Mais je n’avais aucune localisation exacte, aucun contact, aucune garantie de la retrouver véritablement. Lui me répétait : « T’as le choix. Tu viens ou tu ne viens pas », et me mettait la pression en me disant : « Je pars au combat, plus tu tardes à venir, plus j’ai des chances de mourir et ta fille tu ne la reverras plus ». Mais venir seule, c’était voué à l’échec et je n’ai pas eu le courage d’y aller, c’était ma limite. Je dois de vivre avec maintenant.

Où en sont les recherches et les procédures judiciaires engagées ?

Les investigations sont toujours en cours. On sait qu’il s’est remarié sur place mais on n’a aucune information sur sa femme. Le concernant, je ne me fais aucune illusion. Il n’a plus donné de nouvelles depuis 2017 et on sait que ça correspond à une période de combats intenses sur place.

La question que je me pose aujourd’hui c’est : est-ce que Lila et la femme avec laquelle il s’était remarié ont pu s’enfuir ? Est-ce qu’elles sont toujours en Syrie ? Dans des camps de réfugiés ? Je n’en sais rien. Cette incertitude est une torture, je ne serai jamais en paix. Pour autant, j’ai cet infime espoir. Je dois continuer de me battre, je ne peux pas la laisser.

* Reviens, Lila, de Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci, Grasset, 224 pages, 18 euros.