Détresse des étudiants, critiques sur son action… Pourquoi Frédérique Vidal traverse une mauvaise passe

PORTRAIT La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche suscite des critiques depuis le début de la crise sanitaire

Delphine Bancaud

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Frédérique Vidal, le 7 juillet 2020.
Frédérique Vidal, le 7 juillet 2020. — Ludovic Marin / AFP
  • Ce jeudi, l’Unef a appelé les étudiants à descendre massivement dans la rue pour réclamer la réouverture des facs et des mesures d’urgence contre la précarité.
  • L’occasion de mettre la pression sur la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal.
  • Car depuis le début de la pandémie, les étudiants crient leur détresse et estiment ne pas être assez entendus.

Ce jeudi, Frédérique Vidal a dû encore entendre ses oreilles siffler. L’Unef a en effet appelé les étudiants à descendre massivement dans la rue pour réclamer la réouverture des facs et des mesures d’urgence contre la précarité. Car malgré les annonces d’Emmanuel Macron le 21 janvier en leur direction (retour un jour par semaine à l’université, deux repas par jour à un euro, création d’un chèque psy…), beaucoup d’étudiants restent amers : « Les mesures annoncées sont largement insuffisantes. Il fallait décider une revalorisation des bourses. On veut aussi que les étudiants puissent revenir à mi-temps à l’université. Pour cela, il faut embaucher des chargés de TD et mettre en place des cours dédoublés », lance Mélanie Luce, la présidente de l’Unef.

Paul Mayaux, président de la Fage, souligne aussi le décalage entre les annonces et leur réel effet sur le terrain : « Le repas à un euro, c’est une bonne mesure. Mais quand on sait que la moitié des restaurants universitaires sont fermés, cela en limite la portée. Et le fait de recruter 80 psychologues de plus jusqu’à la fin 2021, ce n’est qu’une mesure curative de court terme. Alors qu’il aurait fallu renforcer les effectifs à long terme », déplore-t-il.

« Elle n’a pas percé en termes d’incarnation »

Une déception dont Frédérique Vidal fait les frais, même si les décisions relatives à la crise sanitaire sont prises par l’Elysée et Matignon, après avoir consulté le Conseil scientifique. Et que les ministres concernés par certaines mesures n’obtiennent pas toujours les arbitrages qu’ils souhaiteraient. Pour certains acteurs du monde éducatif, c’est le positionnement politique de la ministre qui expliquerait le fait que les questions étudiantes n’aient été mises sur le devant de la scène médiatique que récemment : « La ministre n’a pas assez de poids politique au sein du gouvernement pour faire suffisamment avancer certains dossiers. Sur la nécessité de réouvrir partiellement les universités, elle a par exemple eu du mal à convaincre », estime Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa Education. « Elle est trop tributaire de Bercy », renchérit Paul Mayaux.

Il faut dire que Frédérique Vidal, ancienne présidente de l’université Nice-Sophia-Antipolis, est issue de la société civile et n’avait donc pas d’expérience politique avant sa nomination en 2017. Ce qui ne l’a pas vraiment aidé, comme le souligne Frédéric Dabi, le directeur général adjoint de l’Ifop : « Depuis sa nomination, elle n’a pas percé en termes d’incarnation. Pourtant, Parcoursup a bien fonctionné. C’était une occasion pour elle d’exister politiquement, mais cela ne lui a pas vraiment apporté de gain ».

Difficile pour les ministres en charge du supérieur d’exister médiatiquement

Un souci qu’ont connu ses prédécesseurs, Thierry Mandon et Geneviève Fioraso. Car si les ministres de l’Education ont toujours pris la lumière, ceux de l’Enseignement supérieur ont toujours eu plus de mal à exister médiatiquement, leurs dossiers étant moins accessibles à l’opinion publique. « Seule Valérie Pécresse, qui a occupé ce poste de 2007 à 2011, a marqué les esprits. Car c’était une femme politique déjà connue, elle a porté la délicate réforme de l’autonomie des universités et qu’elle savait parler aux médias. Elle a d’ailleurs été nommée ministre du Budget ensuite et porte-parole du gouvernement », constate Frédéric Dabi.

Les relations de Frédérique Vidal avec les syndicats d’enseignants sont par ailleurs fluctuantes : « Avec deux autres syndicats, on a obtenu un accord majoritaire, signé en octobre, qui prévoit des revalorisations salariales pour les enseignants-chercheurs. C’est une belle avancée. Mais d’autres mesures dans la loi de programmation de la recherche nous inquiètent. Et on a du mal à avoir des budgets pérennes pour les universités », indique Frédéric Marchand.

Un avis que conteste Jacques Fayolle, président de la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs). « Nous sommes dans une situation inédite avec un niveau de visibilité réduit. La ministre a su prendre des initiatives et faire preuve d’agilité pour faire revenir les étudiants en présentiel, en laissant des marges de manœuvres aux établissements. Et elle ne pouvait obtenir des moyens en un claquement de doigts », insiste-t-il.

« Il y a eu un problème de tempo »

Certains reprochent aussi à la ministre de ne pas avoir pris assez tôt la mesure des conséquences de la crise sanitaire sur les étudiants : « Il y a un problème de tempo, un retard à l’allumage », estime ainsi Frédéric Dabi. « Une aide de 200 euros a été versée en mai aux étudiants les plus précaires, alors que le confinement a démarré le 17 mars et que beaucoup étaient privés de jobs dès ce moment-là. Et la deuxième aide de 150 euros n’a été annoncée qu’en novembre », ajoute Paul Mayaux.

La majorité des étudiants suivant leurs cours à distance depuis octobre, beaucoup ont fait part de leur sentiment de solitude sur les réseaux sociaux. « Des signaux clairs ont été envoyés dès octobre. Mais la possibilité de faire revenir les étudiants de première année en TD n’a été ouverte qu’à partir du 25 janvier, et celle de faire revenir tous les étudiants un jour par semaine à partir du 8 février. C’est un peu tard », estime Frédéric Marchand. « Il a fallu attendre le 14 janvier pour avoir quelques mesures envers les étudiants. Ils ont eu le sentiment d’être abandonnés et d’avoir eu un ministre fantôme pendant des mois », fustige Mélanie Luce. Mais pour Jacques Fayolle, la ministre de l’Enseignement supérieur a surtout fait preuve de prudence : « Ce que les étudiants ne supportent plus, c’est le stop-and-go permanent. Le fait de faire revenir les étudiants un jour par semaine est ingénieux puisque cette mesure est pérenne, même si l’épidémie évolue ».

Quelques loupés de communication

Sur la forme, la ministre de l’Enseignement supérieur a aussi parfois irrité les étudiants. Comme lorsqu’elle a lancé cette phrase pour justifier la fermeture des universités : « Le problème, c’est le brassage… Ce n’est pas le cours dans l’amphithéâtre, mais l’étudiant qui prend un café à la pause, un bonbon qui traîne sur la table ou un sandwich avec les copains à la cafétéria ». Ou qu’elle tweete une vidéo dans laquelle elle promet aux jeunes : « ce que vous avez donné pour le pays, le pays vous le rendra ». Des sorties qui lui ont attiré des railleries en nombre sur Twitter : « Ce ne sont pas seulement des gaffes de communication, mais cela dénote une déconnexion avec les étudiants, leur infantilisation, et parfois même une forme de mépris », commente Mélanie Luce.

Les annonces du gouvernement pour les étudiants, le 21 janvier dernier, auraient pu lui permettre de se réaffirmer. Mais c’était sans compter sur… Emmanuel Macron. Le président s’est lui-même chargé des annonces, ne la laissant prendre la parole qu’à de rares instants, après ses longues tirades. Des critiques exagérées, selon Jacques Fayolle : « Etre visible pour ne rien dire, ça n’a pas d’intérêt. On ne peut pas être dans la gesticulation permanente. Elle privilégie une communication signifiante ». Ces remises en questions n’empêchent pas à la ministre d’avoir le soutien de l’exécutif, le président l’ayant confirmé à son poste lors du dernier remaniement. « Mais elle pourrait avoir de sérieux concurrents, prévient Frédéric Dabi. Comme le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, qui a déjà été en charge de la Jeunesse, et Sarah El Haïry, l’actuelle secrétaire d’État chargée de la Jeunesse. Tous deux sont de plus en plus présents médiatiquement et leur âge permet une identification avec les étudiants ».