La France a-t-elle hébergé un nombre record de sans-abri en 2020, comme l'affirme la ministre au Logement ?

FAKE OFF Selon Emmanuelle Wargon, 190.000 personnes sans-abri ont été mises à l'abri en 2020, un record

Alexis Orsini

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Une personne sans-abri à Paris, en décembre 2020. (illustration)
Une personne sans-abri à Paris, en décembre 2020. (illustration) — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Invitée de BFMTV, mardi 2 février, la ministre déléguée au Logement, Emmanuelle Wargon, a affirmé que la France n'avait « jamais autant hébergé de personnes sans-abri qu’en ce moment ».
  • « On est passés d'environ 140.000 personnes hébergées chaque nuit à presque 190.000 en 2020 », a-t-elle notamment détaillé.
  • Des chiffres confirmés par les acteurs de l'aide au logement des plus démunis, qui déplorent toutefois le nombre important d'hébergements d'urgence déployés par le gouvernement, peu à même d'offrir une solution pérenne à ce problème de société. 

« On n’a jamais autant hébergé de personnes sans-abri qu’en ce moment ». Invitée sur BFMTV, mardi 2 février, la ministre déléguée au logement Emmanuelle Wargon a souligné les efforts déployés par le gouvernement dans ce domaine social au cours de l’année écoulée, marqué par la crise sanitaire liée au coronavirus.

« Pour les sans-abri, notre première obligation, c’est de mettre un toit au-dessus de leurs têtes. On a fait ça avec un effort sans précédent en 2020. On est passés d’environ 140.000 personnes hébergées chaque nuit à presque 190.000 », a poursuivi la ministre, interrogée par Jean-Jacques Bourdin au lendemain de la parution du rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre sur le mal-logement. « On a commencé début 2020, au moment du premier confinement, à partir de mars, et nous avons continué à ouvrir des places tout au long de l’année 2020. J’en ai ouvert encore 20.000 entre octobre et décembre. »

FAKE OFF

Les chiffres avancés par la ministre déléguée au logement concordent avec ceux constatés par la Fondation Abbé Pierre dans son rapport. « Au moins 300.000 hommes, femmes et enfants [sont] privés de domicile en France, au sens de l’Insee. Parmi eux, 27.000 seraient sans-abri, 180.000 en hébergement généraliste, 100.000 hébergés dans le dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile », note ce document, en citant des statistiques arrêtées à novembre 2020, tout en notant que le nombre de personnes privées de toit « a doublé depuis 2012 et triplé depuis 2001, dates des deux dernières enquêtes "Sans-domicile" de l’Insee. »

L’écart de 10.000 places d’hébergement généraliste entre les données évoquées sur BFMTV et celles de la fondation s’explique « tout simplement parce que les ouvertures n’ont jamais cessé depuis novembre 2020, et que ce chiffre, exact à l’époque, continue d’augmenter », précise le cabinet d’Emmanuelle Wargon à 20 Minutes.

« La ministre a raison de dire qu’il n’y a jamais eu autant de personnes sans-abri hébergées qu’en ce moment mais on aurait pu dire la même chose il y a deux, trois ou dix ans puisque l’État leur assure toujours plus de places d’hébergement », nuance Manuel Domergue, directeur des études au sein de la Fondation Abbé-Pierre.

« C’est à la fois une bonne nouvelle, puisque ça évite que des personnes se retrouvent à la rue, surtout en cette période de pandémie, et une mauvaise parce qu’il s’agit de solutions d’urgence, précaires. Elles ne sont pas conformes au plan "Logement d’abord" annoncé par le gouvernement. Cela revient à pérenniser des situations temporaires d’hébergement », déplore-t-il, alors que ce programme quinquennal prévoit notamment de financer la construction de 40.000 logements à bas loyer par an.

« L’hébergement n’est pas une solution pérenne »

Sur les 46.000 places d’hébergement créées en 2020, « la moitié l’ont été en centre d’hébergement classique et l’autre moitié en chambre d’hôtel », nous précise le cabinet d’Emmanuelle Wargon. Or, « l’hôtel reste la pire solution d’hébergement », pointe Manuel Domergue : « Ces lieux ne sont pas faits pour une habitation à l’année, ce sont souvent des établissements situés loin des transports, qui engendrent une déscolarisation et de la malnutrition en l’absence de cuisines. Un hôtel peut être utile deux semaines, face à une urgence, mais pas sur la durée. Le gouvernement dépense de plus en plus pour l’hébergement d’urgence mais coupe dans les budgets des APL et des logements sociaux, alors que ce sont des solutions pérennes aux problèmes de logement. »

Un constat partagé par Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement : « Il y a de plus en plus de sans-abri donc autant d’efforts du gouvernement pour en héberger plus. Mais les solutions proposées ne sont pas satisfaisantes, elles sont bricolées dans l’urgence et ne permettent pas de mettre en œuvre réellement le droit au logement. Il faut arrêter d’héberger en hôtel, mettre fin aux expulsions locatives et réquisitionner les nombreux logements vacants disponibles. Et enfin agir sur le marché en encadrant le prix maximum des loyers et décourager la spéculation immobilière, qui entraîne la paupérisation des locataires. »

Le cabinet de la ministre déléguée au Logement reconnaît lui-même « que l’hébergement n’est pas une solution pérenne » et souligne les avancées récentes du programme Logement d’abord : « En 2020, 82. 000 personnes ont accédé au logement social ou privé depuis la rue ou l’hébergement, et 235.000 depuis le lancement de Logement d’abord en 2018. […] Emmanuelle Wargon a également annoncé un investissement dans les pensions de famille et l’intermédiation locative, permettant de louer un logement à un coût réduit dans le parc privé. »