Lutte contre les crimes de haine : « Les actes les plus graves sont souvent précédés de propos haineux »

INTERVIEW Le général Jean-Philippe Reiland explique comment travaillent les enquêteurs de la gendarmerie qui se consacrent à temps plein à la lutte contre les crimes de haine, en particulier les actes racistes, antisémites ou LGBT-phobes

Propos recueillis par Thibaut Chevillard
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Un enquêteur de l'OCLCH
Un enquêteur de l'OCLCH — ALAIN JOCARD / AFP
  • Créée en août 2020, une division de l’OCLCH (Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre) est dédiée à la lutte contre les crimes de haine.
  • Sept enquêteurs de la gendarmerie se consacrent à la lutte contre les actes racistes, antisémites, antireligieux ou homophobes. Ces derniers ont d’ailleurs fortement augmenté ces dernières années en France, selon le ministère de l’Intérieur.
  • Le général Jean-Philippe Reiland, commandant de l’OCLCH, explique à 20 Minutes comment travaillent ces enquêteurs.

Actes racistes, antisémites ou LGBT-phobes… Depuis le mois d’août dernier, sept enquêteurs de l'OCLCH (Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre) se consacrent à plein temps à la lutte contre les crimes de haine. La division créée au sein de cet office a déjà traité une dizaine de dossiers et travaille sur une quinzaine d’autres.

Le général Jean-Philippe Reiland, commandant de l’OCLCH, explique à 20 Minutes comment travaillent ces gendarmes qui étaient jusqu’à présent plus habitués à traquer les génocidaires que les délinquants cachés derrière un écran d’ordinateur.

Pourquoi cette division a-t-elle été créée au mois d’août 2020 ?

L’OCLCH a vu le jour en 2013. Le décret de création emporte déjà, dans ses missions, la lutte contre les crimes de haine. Mais depuis, il y a eu assez peu d’engagements de l’office sur ces sujets car sa mission principale reste les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre. Or, nous avons observé avec le temps la montée en puissance de ce type d’infractions.

Ce qui a notamment attiré l’attention des autorités, en 2019, c’est une série de profanations de cimetières dans l’est de la France qui avait beaucoup ému. Le directeur général de la gendarmerie avait alors décidé de renforcer l’office fin 2019 et de créer une division dédiée à cette problématique, composée de sept enquêteurs.

Cette division s’occupe essentiellement d’actes racistes ou homophobes… On est quand même loin des génocides…

Il y a pourtant un lien. Si on regarde en arrière, les crimes les plus graves sont souvent précédés ou accompagnés de propos haineux qui justifiaient l’injustifiable. Lors du génocide rwandais, par exemple, les esprits avaient été préparés de longue date par les discours diffusés sur les radios. Tous les discours de haine heureusement ne mènent pas à un génocide. Mais notre objectif, c’est de couper court le plus tôt possible à un emballement. On l’a vu avec l’assassinat de Samuel Paty : il y a d’abord eu des discours sur Internet qui critiquaient ce professeur, qui encourageaient à venger le prophète, etc.

Dans quels cas cette division est-elle saisie ?

Souvent, il s’agit d’un particulier ou d’une association qui fait un signalement à Pharos. Cette plateforme fait une première analyse, oriente le dossier vers une unité territoriale et nous informe de son existence afin que nous puissions apporter notre aide au service saisi. D’autres fois, les victimes déposent plainte directement auprès du parquet. Les magistrats peuvent nous saisir si le dossier remplit certains critères. La division a été engagée dans 27 dossiers aujourd’hui, dont 16 sont toujours en cours.

Les actes anti-LGBT sont en augmentation ces dernières années, selon le ministère de l’Intérieur. Comment les enquêteurs travaillent-ils sur ces infractions ?

Notre objectif, ici, c’est de monter en compétence car les enquêteurs que l’on a recrutés n’étaient pas nécessairement aux faits de ces problématiques. On s’est beaucoup appuyés sur les associations pour nous aider à mesurer l’impact de ce type d’infractions sur les victimes, avoir plus d’informations sur le cadre dans lequel ces infractions peuvent être commises. Nous sommes très attentifs sur l’usage qui est fait des réseaux sociaux ou des sites de rencontre qui peuvent faciliter l’identification d’une population particulière. On essaie d’être à l’écoute, d’anticiper les difficultés qui pourraient être rencontrées.

Énormément d’infractions sont commises sur les réseaux sociaux. La collaboration avec les opérateurs comme Facebook ou Twitter est-elle toujours aussi compliquée ?

On progresse dans ce domaine, je suis assez optimiste. Les opérateurs sont de plus en plus conscients de la nécessité de collaborer avec les autorités. La création, au sein du parquet de Paris, d’un pôle national de lutte contre la haine en ligne va aussi faciliter le contact avec les opérateurs, puisqu’il y aura un point de contact direct.

La division a également traité certains dossiers en lien avec le milieu du survivalisme. Est-ce un phénomène qui vous inquiète ?

Cela fait des années que les services de renseignement et judiciaires observent cette montée en puissance du survivalisme. Ce n’est pas une infraction en soi. Mais il y a parfois une idéologie sous-jacente ou clairement exprimée, qui elle est de nature à entraîner un certain nombre d’infractions, que cela soit sur la législation sur les armes, des propos xénophobes ou racistes… Cela appelle évidemment notre attention.