Vaccination : Quel est le problème entre l’UE et le laboratoire AstraZeneca ?

CONTRAT Le ton monte entre l’Union européenne et AstraZeneca, qui a annoncé ne pouvoir livrer qu’un quart des vaccins prévus au premier trimestre

Rachel Garrat-Valcarcel

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Le logo du laboratoire britano-suédois, AstraZeneca. (illustration)
Le logo du laboratoire britano-suédois, AstraZeneca. (illustration) — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Le laboratoire AstraZeneca dit ne pouvoir livrer qu’un quart des vaccins prévus au premier trimestre à l’Union européenne.
  • Bruxelles de son côté, ne croit pas les justifications données par le laboratoire.
  • L’UE a peut-être été un peu « trop optimiste », pense Anne Sénéquier codirectrice de l’observatoire de la santé à l’Iris, interrogée par 20 Minutes.

L’Union européenne en a ras le masque. Depuis le début de la semaine, tout ce que les institutions européennes comptent de plus haut placé monte au créneau pour dénoncer le non-respect par le laboratoire AstraZeneca de son engagement à livrer aux 27 Etats membres des millions de doses de vaccins anti-Covid-19 dès ce premier trimestre.

Mercredi, Bruxelles a ouvert la voie en réclamant des vaccins produits au Royaume-Uni, se basant sur son contrat de précommande établi l’été dernier. AstraZeneca, invité à une réunion d’explication, a décliné avant de s’y faire représenter par son PDG en personne. 20 Minutes vous explique la polémique.

Qu’a annoncé AstraZeneca ?

Le laboratoire britanico-suédois, qui a développé un vaccin en partenariat avec l’université d’Oxford, a annoncé qu’il ne pourrait honorer qu’un quart de la commande de vaccins de l’Union européenne au premier trimestre de 2020. L’UE en a précommandés 400 millions. Sans doute pas tous livrables ce premier trimestre, mais tout de même : à côté, le retard de livraison annoncé par Pfizer pour son vaccin, il y a quelques semaines, paraît bien léger.

AstraZeneca justifie ce retard par « une baisse de rendement » dans l’une de ses usines, en Belgique. Pascal Soriot, le PDG français d’AstraZeneca, rejette la faute sur les sous-traitants, en retard selon lui car ils doivent « apprendre » le processus de production du vaccin. Plutôt à l’aise, le patron explique que la firme n’est de toute façon pas engagée auprès de l’Union européenne : « Ce n’est pas un engagement contractuel. On a dit : on fera de notre mieux, sans garantie de réussir. »

Bonne foi ou pas, il faut reconnaître que la production de vaccins à une telle échelle et si rapidement est une gageure. « C’est inédit », rappelle à 20 Minutes Anne Sénéquier, codirectrice observatoire de la santé a l’Iris. Pour éradiquer la polio, via une vaccination massive, il avait fallu… trente-deux ans. Dans le cas du coronavirus, « les laboratoires ont tous vendu quelque chose qu’ils n’avaient pas », explique Anne Sénéquier. Le risque était donc connu.

Pourquoi l’Union européenne est-elle en colère ?

Bruxelles n’est pas convaincue par la soudaine baisse de rendement de l’usine belge. D’après l’AFP et l’agence Belga, à la demande de la Commission européenne, des experts du régulateur sanitaire belge ont indiqué ce jeudi avoir été chargés d’inspecter l’usine de Seneffe. Leur objectif est de « s’assurer que le retard de livraison était bien dû à un problème de production » sur le site. Leur rapport sera rendu d’ici « quelques jours ».

L’UE demande aussi à profiter des usines britanniques d’AstraZeneca qui, elles, ne connaissent pas la crise. Mercredi, une responsable européenne citée par l’AFP rappelait que, selon les termes du contrat conclu par l’UE, le laboratoire devait recourir à quatre usines pour assurer sa production – deux dans l’UE et deux au Royaume-Uni. « Il n’a jamais été question que ces deux usines [britanniques] soient au second plan ou en réserve », a-t-elle insisté. Ce n’est pas du tout ce que dit AstraZeneca. D’après son PDG, le contrat signé avec Londres en juin 2020, trois mois avant l’accord avec l’UE, stipule que la production « issue de la chaîne d’approvisionnement britannique irait d’abord au Royaume-Uni ».

Londres, qui n’est plus membre de l’UE depuis janvier 2020, n’a pas bénéficié du « prix de gros » que Bruxelles a pu négocier avec plusieurs laboratoires. Mais outre-Manche, pas de retard. « Il faut s’assurer qu’ils ne favorisent pas les mieux-disants, et plus particulièrement le Royaume-Uni qui paye plus cher ses vaccins que l’UE », prévient l’eurodéputée LREM Véronique Trillet-Lenoir dans Le Monde.

L’Union européenne s’est-elle faite avoir ?

Les justifications d’AstraZeneca peinent à convaincre, même au-delà des diplomates de l’Union européenne. Mais on a du mal à imaginer qu’un PDG d’une entreprise multinationale, bardé de conseils juridiques, affirme ne pas être « engagé » avec l’Union européenne sans être sûr de son fait. L’UE a été « trop optimiste, trop sûre d’elle, avance Anne Sénéquier, comme tous les pays qui ont passé des accords bilatéraux avec les labos. » Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP et directeur de l’Institut Santé, interrogé par 20 Minutes, va plus loin et pense que « les labos ont moins peur de l’UE que de l’Etat américain, de l’Etat britannique ou même de l’Etat allemand ou français. L’Union européenne est un nain politique, elle n’a aucun moyen de pression et le rapport de force est déséquilibré ».

La première polémique liée aux retards du vaccin de Pfizer et BioNTech nous en avait déjà offert un avant-goût : l’Union européenne et le Canada ont connu des retards de livraison, mais pas les Etats-Unis, maison mère du laboratoire. L’épisode que nous vivons n’a donc rien de surprenant pour Frédéric Bizard : « AstraZeneca est dans son rôle, c’est une entreprise privée qui cherche à maximiser son profit en ne dévoilant que les données les plus positives, y compris sur sa capacité de production. » « On voit aujourd’hui que les Occidentaux mesurent à quel point les laboratoires sont puissants. On n’a pas voix au chapitre alors qu’on a investi des milliards », constate après de 20 Minutes Jean François Corty, médecin et ancien directeur des opérations de Médecins du monde.

De quelles options dispose désormais l’Union européenne ?

Vue comme trop peu active au début de la crise sanitaire, alors que les questions de santé ne font pas partie de ses prérogatives, l’UE joue une partie de sa crédibilité sur les vaccins. Elle devait montrer que jouer groupé, c’était jouer gagnant.

Sur le plan industriel, l’Union européenne a peu de chances de gagner le bras de fer à court terme. « Elle peut gagner la bataille de l’opinion publique », croit Anne Sénéquier. L’UE a déjà appelé AstraZeneca à donner l’autorisation de rendre public le contrat signé. « Si cela ne marche pas, l’UE peut travailler à la libéralisation des brevets pharmaceutiques, ce qui permettra à d’autres laboratoires de fabriquer le vaccin. »