Coronavirus : « Les indicateurs de mal-être des étudiants sont au rouge »

INTERVIEW Caroline Combes, médecin et directrice du centre de santé universitaire de Lyon, tire la sonnette d’alarme sur la santé psychologique des étudiants en cette période de crise sanitaire

Propos recueillis par Caroline Girardon

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Caroline Combes, médecin et directrice du centre de santé universitaire de Lyon, s'inquiète de la santé mentale des étudiants en pleine crise sanitaire. (illustration)
Caroline Combes, médecin et directrice du centre de santé universitaire de Lyon, s'inquiète de la santé mentale des étudiants en pleine crise sanitaire. (illustration) — Rick Bowmer/AP/SIPA
  • La tentative de suicide d’un étudiant, le week-end dernier à Villeurbanne, alerte à nouveau sur la détresse psychologique des 18-25 ans en pleine crise sanitaire.
  • Caroline Combes, médecin et directrice du centre de santé universitaire de Lyon, alerte sur la santé mentale des étudiants.
  • « Tous les indicateurs de mal-être sont au rouge », dit-elle, évoquant une augmentation depuis deux semaines, des idées noires évoquées lors des consultations.

La tentative de suicide d’une étudiante, mardi soir à Lyon, survenue quatre jours après celle d’un autre étudiant à Villeurbanne qui s’est jeté, le week-end dernier du quatrième étage de sa résidence universitaire, met à nouveau en lumière sur la fragilité et détresse psychologique de bon nombre d’entre eux, confrontés depuis près d’un an à l’isolement. En France, le risque suicidaire est de 6-7 % parmi la population étudiante et de 11 % chez les étudiants en santé. 20 Minutes a interrogé Caroline Combes, médecin et directrice du centre de santé universitaire de Lyon.

Peut-on dire que la population étudiante est plus touchée psychologiquement qu’une autre par cette crise sanitaire ?

Les patients que je suis sont uniquement des étudiants. De fait, je dispose de peu d’éléments de comparaison. En revanche, je sais que les motifs de consultation actuellement sont prioritairement des motifs de santé mentale liés à la perte de motivation, la perte d’élan vital, ou le décrochage. Je constate, depuis la rentrée de janvier, une augmentation des idées noires et du scénario suicidaire. Cela ne veut pas dire que les étudiants passeront à l’acte. Cela ne veut pas dire non plus qu’il y aura une augmentation du nombre de suicides. Nous n’avons pas d’indicateurs en ce sens. Par contre, les indicateurs de mal-être sont au rouge.

Ce mal-être est-il uniquement lié à l’épidémie de coronavirus ?

Les difficultés de santé mentale des étudiants préexistaient à la crise sanitaire. Des personnes vulnérables seront plus à risque de déclencher des troubles anxio-dépressifs. Mais l’isolement, le confinement, la précarité, le fait que les familles ne soient pas toutes aidantes financièrement ou affectivement, sont des éléments qui peuvent déclencher du mal-être.

Selon vous, le ministère de la Santé a-t-il pris pleinement conscience de cette situation ?

Je crois qu’il y a une prise de conscience des gouvernances des universités sur la question, sur la nécessité de mettre en œuvre des moyens financiers pour seconder les centres de santé universitaires dans leurs missions. Le ministre de la Santé et le président de la République ont souligné qu’il était dur d’avoir 20 ans en 2020. Oui, je crois qu’il y a une prise de conscience. Il y a eu une annonce du nombre de recrutements des psychologues et des assistants sociaux et c’est une bonne nouvelle. Cependant, je reste inquiète sur l’état de santé des étudiants. Cette mesure permet d’éteindre le feu mais elle ne coupe pas le gaz.

Quelle serait la solution ?

La solution, qui pour l’instant n’est pas possible, serait de faire revenir les étudiants sur les campus pour qu’ils soient en lien avec leurs pairs et leurs enseignants. Qu’ils puissent avoir des conditions leur permettant de vivre leur jeunesse, d’être motivés et enjoués, et d’affronter l’avenir de façon positive. Or, actuellement c’est cette difficulté à percevoir un avenir positif, c’est ce manque de projets pour certains, qui peut s’avérer compliqué.

Pensez-vous que la santé mentale des étudiants, plus globalement, est un sujet sous-estimé en France ?

Oui. En tout cas, cette pandémie a eu le bénéfice de mettre en lumière les problématiques santé des étudiants. C’est un public sous haute vigilance qu’il faut surveiller parce que ce passage de vie du jeune adulte à l’adulte n’est pas simple. La société pense que les étudiants vont bien car ils font des études dans le supérieur mais nous, professionnels qui sommes extérieurs et qui sommes les sentinelles de leur état de santé, on voit que cette situation est difficile. La confrontation à l’autonomie, la gestion financière, les relations amicales ou amoureuses, la recherche de job, la réussite des examens, la distance avec les familles peuvent être, pour les plus vulnérables, des éléments stressants, aggravants et précipitant vers un mal-être, qu’il soit modéré ou sévère.