Grippe aviaire : « Nous sommes étonnés par le nombre de foyers et par le développement de l’épizootie », affirme un chercheur

INTERVIEW Le professeur Jean-Luc Guérin, chercheur en virologie aviaire à Toulouse, se dit surpris par la rapidité de l’épidémie de grippe aviaire qui ravage les élevages du Sud-Ouest. Entretien

Propos recueillis par Hélène Ménal

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Des canetons dans un élevage français. Illustration.
Des canetons dans un élevage français. Illustration. — SIPA
  • 600.000 canards ont déjà été abattus, à titre préventif ou pour cause de contamination, alors que les foyers de grippe aviaire se multiplient dans le sud-ouest de la France.
  • Ce nouvel épisode, surtout sa rapidité et sa virulence, étonne les scientifiques et notamment Jean-Luc Guérin, spécialiste toulousain en virologie aviaire.
  • Le chercheur n’exclut pas la piste vaccinale à long terme mais pour lui il est déjà trop tard et « il faut d’abord éteindre l’incendie ».

Même si elle n’est pas transmissible à l’homme, c’est l’autre épidémie qui occupe le devant de la scène sanitaire. La nouvelle vague d’influenza aviaire s’abat à une vitesse fulgurante sur les élevages de palmipèdes du Sud-Ouest. Il y a désormais 198 foyers en France, dont 170 dans les Landes et au moins six dans le Gers d’après Julien Denormandie, le ministre de l’Agriculture. Ce mardi, l’abattage préventif des oies et canards dans un rayon de 5 kilomètres autour des foyers de H5N8 concerne désormais cinq départements : le Gers, les Landes, les Pyrénées-Atlantiques, les Hautes-Pyrénées et 11 communes du Lot-et-Garonne.

Alors, pourquoi une telle circulation du virus ? Comment l’endiguer ? Et y a-t-il un vaccin ? 20 Minutes a interrogé le professeur Jean-Luc Guérin (ENVT -INRAE), chercheur en virologie aviaire à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse.

Les scientifiques semblent surpris par la vitesse de circulation du virus….

Il y a toute une série de cas de contamination qui nous surprennent par la distance par rapport aux autres foyers et par l’absence de lien évident de transmission notamment par des vecteurs humains. Et donc, si on regarde le caractère fulgurant de cette épizootie en 2021 et qu’on regarde tout le travail qui a été fait depuis 2017 – par les éleveurs, par les entreprises de transport, en termes de surveillance – oui, nous sommes étonnés par le nombre de foyers et par le développement de l’épizootie.

Comment expliquer cette vitesse de propagation ?

Il va falloir attendre de bien caractériser le virus pour savoir si ses propriétés ont changé. Globalement, on a affaire au même type de virus qu’en 2017, un virus H5N8 qui appartient au même groupe génétique de virus influenza aviaire. Mais on sait aussi que des petites modifications génétiques pourraient changer ses propriétés, même si pour l’instant il n’y a aucun élément qui permet de l’affirmer. La seule chose qu’on peut constater, c’est effectivement son extrême contagiosité et sa très grande virulence. Il a une grande facilité pour rentrer dans les élevages et, quand il y est, il s’y propage très rapidement.

Un variant ?

Je ne dirais pas ça. Nous n’en savons encore rien. Moi et d’autres, nous faisons des investigations sur les foyers, j’y étais encore hier [lundi] pour faire des prélèvements, des observations, collecter des données et pour essayer d’y voir un petit peu plus clair.

Les mesures mises en place par le gouvernement, comme un périmètre d’abattage systématique autour des foyers, vous paraissent-elles adaptées ?

Dans la situation actuelle, c’est la seule solution. Il n’y a pas d’autre instrument à notre disposition dans ce contexte d’urgence. La principale difficulté pour l’heure consiste à avoir des moyens logistiques de dépeuplement à la hauteur de la vitesse de propagation. C’est plutôt une question de moyens humains.

Des éleveurs râlent sur les réseaux sociaux et en appellent à la vaccination. Existe-t-il un vaccin ?

Aujourd’hui, il n’y a pas de vaccin commercial disponible, industrialisé, qui fonctionne chez le canard. Et s’il y en avait un de disponible, il serait aujourd’hui trop tard pour mettre en œuvre une vaccination parce que l’épizootie va trop vite. Ensuite, la vaccination influenza n’est pas anodine. Elle nécessite tout un accompagnement en termes de surveillance. Il y a des enjeux internationaux par rapport à la crédibilité sanitaire de la France et sur notre capacité à contrôler les maladies animales.

La piste vaccinale doit être étudiée mais il faut d’abord éteindre l’incendie. La vaccination, dans des conditions tout à fait strictes d’utilisation, sera peut-être un outil qui nous permettra d’éviter la crise suivante

Que sait-on sur l’origine de cette nouvelle vague de H5N8 ?

Elle est claire. Nous savons depuis des mois qu’en Russie, au Kazakhstan, il y avait des foyers de H5N8 et que les couloirs de migration des oiseaux étaient contaminés. Le système d’alerte a parfaitement fonctionné. Là où on a les idées un petit peu moins claires, c’est sur le cheminement jusqu’aux élevages et l’inoculation du virus. On sait qu’elle peut se faire par des poussières ou des plumes contaminées à proximité mais on n’a pas pour l’heure d’explication pour des contaminations qui se font à des dizaines de kilomètres, d’autant que les failles de biosécurité sont mieux contrôlées que lors des épisodes précédents.