Coronavirus : « La jeunesse a envie de croquer la vie à pleines dents et elle est sacrifiée »… Le cri de colère de Victoire, étudiante

TEMOIGNAGE Alors que le gouvernement a autorisé le retour des étudiants les plus fragilisés dès cette semaine à l’université, beaucoup d’autres, comme Victoire, ne voient pas le bout du tunnel

Delphine Bancaud

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Victoire, chez elle, en train de travailler ses cours.
Victoire, chez elle, en train de travailler ses cours. — Victoire
  • Cette semaine, les établissements du supérieur peuvent à nouveau accueillir des groupes de 10 étudiants maximum en ciblant d’abord les premières années, les étudiants en situation de handicap, en précarité numérique ou étrangers.
  • Victoire, en 2e année de DUT GEA (gestion des entreprises et des administrations) à Aix-en-Provence, ne reprendra au mieux qu’en février.
  • En décembre, elle a écrit une lettre à Emmanuel Macron pour lui exposer la détresse des étudiants. Elle raconte son quotidien à 20 Minutes.

Des mots pour véhiculer sa colère. En décembre, Victoire, 18 ans, a écrit à Emmanuel Macron pour exprimer la détresse de milliers d’étudiants. Inscrite en 2e année de DUT GEA (gestion des entreprises et des administrations) à Aix-en-Provence, elle subit, comme ses contemporains, les affres de la crise sanitaire. « On bâillonne notre génération. Nous sommes les futurs dirigeants, l’avenir de notre pays, les citoyens de votre monde de demain. Comment pouvons-nous grandir dans un monde qui meurt ? », écrivait-elle. Une lettre demeurée sans réponse de la part du président. Même silence du côté du ministère de l’Enseignement supérieur. « Notre ministre, Frédérique Vidal, est absente », s’enflamme-t-elle.

Sa colère a grandi ces derniers mois. « Ma première année à la fac avait déjà été stoppée en mars et là, depuis octobre, je suis mes cours à distance. Cela devient insoutenable », confie-t-elle. « Ma chambre est devenue ma salle de travail, ma salle de sport, ma salle de musique », décrit-elle. Une unité de lieu qui pourrait sembler pratique, mais qui lui donne surtout l’impression d’étouffer. Pas facile de se lever le matin pour étudier. Surtout quand les cours ont lieu sur Zoom ou Skype. Ou, pire, s’ils se résument à des documents envoyés qu’il faut lire. « Les profs essayent d’être présents, mais rien n’y fait. En ligne, on n’ose pas poser les questions que l’on s’autoriserait en présentiel. Pas possible non plus d’aller voir le prof à la fin du cours pour lui faire préciser une notion. Et pendant les cours à distance, c’est très dur de se concentrer. On a tous tendance à tripoter nos portables quand un prof parle », reconnaît-elle.

« Plus le temps passe, plus mon groupe d’amis se restreint »

Avec l’enseignement à distance, elle a aussi l’impression de faire moins d’exercices permettant d’appliquer le cours. « Du coup, au moment des révisions, c’est encore plus difficile », poursuit-elle. Et dans son DUT, certains camarades ont déjà décroché : « L’an dernier, on était 147 étudiants, cette année 119 ». Et même si dans certaines universités, quelques étudiants reprennent les cours en présentiel au compte-gouttes, son tour n’est pas encore venu : « Dans le meilleur des cas, je reprendrai le 8 février », soupire-t-elle.

Quant à sa vie sociale, elle se résume à peau de chagrin : « Tous nos lieux de rencontres sont fermés. Je prends des nouvelles de mes amis une fois de temps en temps. Mais plus le temps passe, plus mon groupe se restreint. D’autant que je n’ai pas eu assez de temps pour me faire de nouveaux copains à la fac l’an dernier », indique-t-elle. Le confinement a eu aussi raison de sa relation avec son ami : « Car c’est difficile de continuer quand on ne peut pas se voir. Peut-être qu’on se retrouvera plus tard, qui sait ? ». Pourtant, Victoire sait qu’elle a de la chance par rapport à de nombreux étudiants : « J’habite chez mes parents et je peux voir ma sœur tous les jours. Beaucoup de mes copains ne bénéficient pas d’un tel soutien ».

Sa santé en a pris aussi un coup depuis qu’elle est rivée chez elle : « J’ai perdu du poids car je saute des repas. Je m’apprête moins puisque je ne vois personne. Clairement, je me laisse aller ». Et ses finances ne sont pas au beau fixe : « Je donnais des cours de soutien scolaire et j’ai tout arrêté car les parents de mes élèves ne voulaient pas que je les dispense à distance. Je n’ai plus de petit job alors que je comptais mettre des sous de côtés pour financer mon voyage en Irlande ». Un départ en Erasmus qu’elle prévoyait en septembre 2021 et qui est mis en suspens. En mars prochain, elle doit aussi démarrer un stage. Mais là encore, tout est en stand-by : « Je n’ai pas de retour positif à mes envois de CV. Les entreprises me disent qu’elles n’ont pas de visibilité ».

Et même si elle a l’avenir devant elle, Victoire a l’impression de perdre un temps précieux qu’elle ne retrouvera jamais : « Tout le monde me disait : "les années étudiantes seront les meilleures de ta vie". Depuis le premier confinement, j’ai l’impression d’avoir perdu des moments très importants. La jeunesse a envie de croquer la vie à pleines dents et elle est sacrifiée. Comment croire encore en la parole politique ? Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, seul un tiers des 18-24 ans s’était rendu aux urnes. Inutile de se demander pourquoi ».