Affaire Duhamel : Pourquoi la parole se libère peu à peu sur l’inceste

PRISE DE CONSCIENCE Camille Kouchner brise le tabou de l’inceste en révélant, dans un livre à paraître jeudi, celui dont aurait été victime son jumeau

Delphine Bancaud

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Un enfant en souffrance.
Un enfant en souffrance. — Pixabay
  • Dans La Familia grande, qui paraît jeudi, Camille Kouchner dénonce les incestes que le politologue Olivier Duhamel aurait commis dans les années 1990.
  • Depuis 1986, différents ouvrages ont participé à une prise de conscience collective face à l’ampleur de ce phénomène.
  • Mais si le voile se lève peu à peu sur les cas d’inceste, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour libérer complètement la parole des victimes et de leurs proches. Et pour améliorer la détection des cas par les médecins.

Il y aura un avant et un après l’affaire Duhamel. Dans son livre La Familia grande, qui paraît jeudi, la juriste Camille Kouchner  accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau quand il avait 14 ans. Le procureur de Paris a annoncé ce mardi  l’ouverture d’une enquête pour « viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité ». Une révélation qui sonne comme une déflagration, analyse Isabelle Aubry*, présidente et fondatrice de l’association Face à l’inceste : « Le fait que cette affaire touche une personnalité publique lui donne une résonance particulière. D’habitude, les affaires d’inceste sont traitées comme des faits divers, là cela devient un fait de société ».

Cette affaire est aussi symptomatique d’une libération progressive de la parole sur le sujet. « Ce virage a été entamé avec le témoignage en 1986 d’une rééducatrice, Eva Thomas, qui a raconté dans un livre et dans l’émission Les dossiers de l’écran les viols qu’elle avait subis par son père. Ses révélations avaient fait beaucoup de bruit à l’époque », se souvient l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, spécialisée dans l’histoire du viol et de la pédocriminalité. Dans les années 1990, d’autres livres sont publiés par des victimes d’inceste, sans qu’ils fassent autant de bruit, mais participant à la prise de conscience collective de l’ampleur du phénomène. Puis en 2004, c’est au tour de l’actrice Catherine Allégret de raconter, dans Un monde à l’envers, les attouchements qu’elle a subis enfant et la tentative de viol, adulte, de son beau-père, Yves Montand. « Mais Catherine Allégret avait été critiquée pour avoir accusé un mort. La société n’était pas prête à l’entendre, d’autant qu’Yves Montand était une figure médiatique très appréciée », souligne Isabelle Aubry.

« La parole libérée d’une victime libère les autres »

En 2015, dans Un amour impossible, Christine Angot revient aussi les viols commis par son père, qu'elle avait déjà évoqués dans d'autres ouvrages. Mais c’est avec le mouvement #MeToo, en 2017, que le sujet revient plus fortement dans le débat public. « La parole des femmes victimes d’agressions sexuelles s’est libérée et ce mouvement s’est élargi peu à peu. Ont été abordés les abus sexuels vécus par les enfants, avec le hashtag #Iwas, qui a permis en 2020 aux personnes victimes de violences sexuelles dans leur enfance de témoigner sur Twitter. On est dans un continuum », observe la psychiatre Muriel Salmona, également présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie. L’affaire Matzneff, mise en lumière par l’ouvrage Le consentement, de Vanessa Springora, a aussi souligné l’omerta qui régnait en France sur la pédocriminalité dans le milieu artistique. Et pas seulement. Des témoignages avec effet boule de neige immédiat, selon Anne-Claude Ambroise-Rendu : « La parole libérée d’une victime libère les autres. Elles ne se sentent plus coupables, peuvent sortir de la domination exercée par leur agresseur », estime-t-elle.

Même si le voile se lève peu à peu, trop de victimes subissent encore le tabou autour de ce crime. Pourtant, selon une étude Ipsos de l’association Face à l’inceste révélée en novembre, un Français sur dix aurait été victime d’inceste. Ce qui en fait un phénomène massif. Lorsqu’un enfant subit un tel drame, il se retrouve parfois comme dans une réalité parallèle, décrit Muriel Salmona : « Il est anesthésié émotionnellement. Cette anesthésie traumatique est son seul moyen de survivre ». Il subit aussi des pressions de son agresseur : « C’est le nœud gordien de l’inceste. L’agresseur dit à la victime qu’il ne faut pas en parler et que tout le monde fait ça. Et la victime a le sentiment qu’elle a plus à perdre qu’à gagner en parlant. Que ses révélations feraient exploser la cellule familiale, cellule qui est tissée de multiples affects », souligne Anne-Claude Ambroise-Rendu.

« La victime est souvent rejetée au profit de l’agresseur »

D’autres tentent quand même de communiquer avec leurs proches sur ce qui leur est arrivé : « Les enfants parlent avec leurs mots de ce qu’ils ont subi. Ou leur comportement change brusquement : ils se plaignent de douleurs, font pipi au lit, souffrent de troubles du sommeil. Mais dans 8 cas sur 10, quand un enfant parle, on lui dit de se taire et de continuer à se comporter comme si de rien n’était avec son agresseur », informe Isabelle Aubry. Et les mères, quand elles sont au courant, préfèrent parfois se murer dans un déni protecteur : « Soit pour préserver leur couple, car si elles en parlent à leur conjoint, elles ne pourront plus composer avec lui. Soit parce que la réalité est trop insoutenable », souligne Isabelle Aubry.

Bien souvent, la dénonciation précise des faits arrive tard, lorsque la victime devient adulte : « Elle intervient environ seize ans après le viol, quand la victime n’est plus sous l’emprise de son violeur. C’est souvent à l’occasion d’un mariage, de la naissance d’un enfant ou lorsque son enfant atteint l’âge que la victime avait au moment des faits, que le besoin de parler se fait ressentir », constate Isabelle Aubry. Des révélations qui causent un bouleversement familial : « La victime est souvent rejetée au profit de l’agresseur, qui a davantage de pouvoir dans la famille », observe Isabelle Aubry.

« Seuls 2 % des signalements proviennent des médecins »

Pour que les cas d’inceste ne soient plus passés sous silence, il faudrait d’abord qu’ils soient mieux détectés en amont par des professionnels. « Seuls 2 % des signalements proviennent des médecins », reconnaît le cabinet d’Adrien Taquet, secrétaire d’Etat chargé de la Protection de l’enfance. « Ils ont peur des représailles, de perdre une partie de leur clientèle », explique Isabelle Aubry. « Les médecins ne sont pas formés et ne savent pas détecter les comportements à risques ou les symptômes pouvant laisser croire qu’un enfant est victime de violences sexuelles », ajoute Muriel Salmona. La commission indépendante sur l’inceste, que préside Elisabeth Guigou, mise sur le développement d’équipes pédiatriques de référence, chargées d’épauler les médecins sur ce sujet.

L’entourage de la victime devrait aussi pouvoir plus facilement signaler les cas d’inceste. « Si un enfant dit avoir subi des violences sexuelles ou si l’on est témoin de gestes interdits, il faut faire un signalement à la police en appelant le 17. Si en revanche, on n’est pas du tout sûr de l’inceste, mais que l’on a des doutes, il faut appeler le 119. Une plateforme du ministère de l’Intérieur permet aussi de tchater avec un policier pour lui signaler une violence sexuelle », rappelle Muriel Salmona. La commission indépendante sur l’inceste devrait aussi « mettre en place une plateforme permettant de recueillir la parole des victimes lors du premier trimestre 2021 », explique l’entourage d’Elisabeth Guigou. Avec un espoir : que le battage médiatique autour de l’affaire Duhamel permette de délier les langues.

*Isabelle Aubry est l’autrice de L’inceste : 36 questions incontournables, Dunod, 2017.

La réaction d’Elisabeth Guigou

Elisabeth Guigou, présidente de la toute nouvelle commission sur l’inceste, est citée parmi les proches d’Olivier Duhamel, accusé d’inceste par sa belle-fille, Camille Kouchner. Interrogé par 20 Minutes, son entourage déclare qu’elle « a découvert les faits par la presse » et qu’elle n’avait « plus de contacts avec la famille Duhamel ».