Coronavirus : Après les confinements, ils veulent déménager au vert… au risque de déchanter

CHANGEMENT DE VIE L’exode des urbains se révèle parfois décevant, car le bonheur n’est pas toujours dans le pré…

Delphine Bancaud

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Certains déchantent en venant habiter à la campagne
Certains déchantent en venant habiter à la campagne — Pixabay
  • Les confinements ont donné envie à des citadins de larguer les amarres pour un endroit plus vert, plus spacieux, plus calme. Mais changement de cadre de vie ne rime pas toujours avec euphorie.
  • Certains idéalisent tellement ce changement d’environnement que la réalité les déçoit. Et les problèmes de boulot ou la vie sociale plus réduite peuvent être mal supportés.

Un besoin de verdure et d’espace après avoir vécu sous cloche. Les confinements donnent envie à de nombreux urbains de prendre la poudre d’escampette. Avec l’espoir de fuir les problèmes de transports, les loyers exorbitants, le bruit, la difficulté à trouver un équilibre vie pro/vie perso… Selon une  étude de Cadremploi publiée en août, huit cadres sur dix envisageraient ainsi de quitter la capitale.

Certains s’imaginent déjà en lointaine banlieue, à la campagne, au bord de la mer ou dans une ville beaucoup plus petite. Un choix qui peut se révéler décevant. Car après quelques mois, certains néoruraux ou nouveaux habitants de petites villes déchantent. « C’est un projet de vie qui doit être mûrement réfléchi. Il faut en mesurer les avantages et les inconvénients, bien étudier sa nouvelle destination, aller faire des tests sur place… Et ne pas s’imaginer qu’on reviendra dans sa ville d’origine de temps en temps, car d’expérience, les gens ne le font pas. Il faut partir pour partir », insiste Kelly Simon, cofondatrice de Paris je te quitte, un site qui coache les Franciliens en recherche de mobilité régionale.

Quand la carte postale est moins belle…

Des déceptions qui sont d’abord d’ordre professionnel. « Souvent, les couples partent quand l’un des deux conjoints a trouvé un emploi sur place, mais pas l’autre. Or, le marché de l’emploi local n’est pas forcément dynamique ou ne propose pas des opportunités pour tous les profils, notamment de cadres. Et celui qui a des difficultés d’insertion peut éprouver un sentiment de sacrifice. L’erreur, c’est de partir pour faire plaisir à l’autre, car on finira par reporter sa frustration sur lui », observe Kelly Simon. Et pour ceux qui ont déménagé avec leur boulot, en obtenant l’autorisation de travailler à distance, cela peut tourner au vinaigre : « Le télétravail fonctionne bien par intermittence, mais s’il est constant sur une longue période, il peut être mal vécu. Les réunions Zoom, ça ne fait pas une équipe », constate Elie Géraut, sociologue spécialiste des mobilités géographiques à l’université de Clermont-Ferrand et à l’Ined. Les travailleurs indépendants qui pensent trouver un cadre plus propice aux affaires ont aussi parfois minimisé les inconvénients de leur déménagement : « Leur réseau social s’effrite. Ils n’ont plus accès aux événements qui leur permettaient de glaner des contacts et des contrats », poursuit Elie Géraut.

Le cadre de vie idéalisé se révèle aussi parfois moins idyllique que prévu. Comme en témoigne Sophie, qui a quitté Limoges pour s’installer à Saint-Junien, une plus petite ville de Haute-Vienne. « C’est assez rural, on voit les vaches, les prés, les bois. Avec le temps, j’ai bien compris mon erreur d’être venue ici. On se croirait dans les années 1980, cette époque où les zones commerciales s’étendaient en périphérie, avec des ronds-points. Alors qu’aujourd’hui, les gens cherchent les commerces de proximité, ceux dans les bourgs ferment. Il ne reste que des pharmacies et des opticiens ». La réduction des activités possibles lorsqu’on s’installe dans une petite ville n’ait pas non plus forcément anticipée. « Si on adore la vie culturelle à Paris et qu’on part s’installer dans une ville de 3.000 habitants, on risque fort de ressentir un manque au bout de quelques mois », souligne Kelly Simon.

« Je ne sais pas si je regrette mon choix, mais ce silence oui »

Le calme tant recherché n’est finalement pas toujours une réalité non plus. Catherine a eu cette mauvaise surprise : « J’ai acheté une maison près du lac d’Aix-les-Bains en mars dernier, dans un petit hameau avec vue sur les montagnes. Malheureusement, dans la maison en face en location, il y a des jeunes fêtards invétérés qui travaillent le matin, dorment l’après-midi et font la fête toute la nuit, même en semaine. Ils n’en ont rien à faire de déranger les voisins. La mairie et les gendarmes ne font rien. Je suis plus dérangée dans ma maison que dans mon appartement à Paris et cela me cause des problèmes de santé. J’ai donc abandonné tous mes projets, je songe à revendre, pour retrouver une maison ailleurs en France au calme ».

Déménager loin, c’est aussi voir sa vie sociale se réduire d’un coup. Ce que certains n’ont pas toujours anticipé, comme Hervé : « Je suis parti en Dordogne sans connaître personne mais en ayant un travail en Ehpad. Je recherchais une qualité de vie et je me suis aperçu que je l’avais obtenu, mais que j’avais trouvé aussi la solitude. Je ne sais pas si je regrette mon choix, mais ce silence oui… », confie-t-il. Idem pour Nathalie : « J’ai déménagé en juin dans le Morbihan pour rejoindre mon compagnon, car il a été muté là-bas. J’habitais dans le Finistère, j’avais la famille et des amis, mais depuis le déménagement, je déprime ». Et force est de constater qu’il faut du temps pour se recréer un réseau amical : « C’est plus compliqué pour des personnes seules, retraitées ou qui ont de grands enfants. Car c’est souvent par le biais de l’école qu’on rencontre d’autres adultes », observe Kelly Simon.

Le test du premier hiver…

Pour ceux qui rêvaient de relations de voisinage chaleureuses, c’est parfois la douche froide. Certains n’ont clairement pas l’impression d’être les bienvenus. « Les néoruraux fantasment la communauté villageoise. Ils s’imaginent échanger des œufs et boire l’apéro avec leurs voisins. Or, il existe souvent une vraie défiance des locaux par rapport aux citadins qui se sont installés à la campagne. Notamment due à la différence de classe sociale qui existe souvent. Car les classes populaires sont surreprésentées dans les zones rurales et les nouveaux venus appartiennent souvent à la classe moyenne. Ils n’ont pas forcément les mêmes centres d’intérêt et ont des styles de vie différents », note Elie Géraut.

Enfin, le premier hiver dans son nouveau lieu de résidence s’avère un test. « Quand on habite une maison, elle n’est pas toujours bien isolée. Le froid, les jours qui rétrécissent, l’impossibilité de certaines activités sont parfois trop durs à supporter. Plusieurs études ont montré que les gens qui repartent dans leur ville d’origine le font après ce premier hiver », indique Elie Géraut. On saura dans quelques mois si les Français qui ont changé de vue après les confinements sont revenus à la case départ…