Tensions en Nouvelle-Calédonie : Des habitants, inquiets, observent la montée « des camps, de la haine et du racisme »

BLOCAGES Depuis le début du mois de décembre et l’annonce de la vente de l’usine de nickel du Sud du territoire, les tensions identitaires sont ravivées en Nouvelle-Calédonie

Sélène Agapé et Marion Pignot

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Des manifestants durant la Marche de la liberté organisée par les Loyalistes, le samedi 12 décembre 2020.
Des manifestants durant la Marche de la liberté organisée par les Loyalistes, le samedi 12 décembre 2020. — Theo Rouby/AFP
  • Le climat social et politique s’est tendu en Nouvelle-Calédonie autour de la reprise de l’usine hydrométallurgique du Sud, après que le groupe brésilien Vale, qui détient 95 % des parts, a annoncé vouloir se retirer.
  • Si plus de 3.000 emplois sont en jeu, cette vente revêt avant tout un caractère politique. Le « Caillou » détient 15 % des ressources mondiales de nickel et la nationalisation des ressources minières est étroitement liée au combat pour l’indépendance.
  • Les tensions autour de la reprise de l’usine Vale viennent de fait compliquer les discussions avec l’Etat sur le processus de décolonisation, tandis que dans le Sud du territoire, particulièrement à Nouméa où résident la plupart des partisans au maintien dans la République, les manifestations « contre les violences » se multiplient.

« Ce petit bout de paradis est devenu l’enfer le jour où, au pays du non-dit, les choses se sont dites. » Maxime habite la Nouvelle-Calédonie et comme beaucoup de lecteurs de 20 Minutes qui ont répondu à notre appel à témoignages concernant les vives tensions (manifestations, blocages, tirs contre les forces de l’ordre, ravitaillements des usines entravés etc.) qui agitent le « Caillou », est inquiet. Depuis le début du mois de décembre et  l'annonce de la vente par le groupe Vale de l’usine de nickel du Sud de l'archipel, le climat social est tendu en Nouvelle-Calédonie.

Placé sous la surveillance des forces de l’ordre depuis le 10 décembre, le site du géant minier brésilien Vale, adossé au riche gisement Goro, a été une nouvelle fois victime d’un incendie dans la nuit du 1er janvier. Le montant de l’ensemble des dégâts matériels est aujourd’hui estimé à plus d’un milliard de francs CFP (plus de huit millions d’euros), selon Vale, rapporte Nouvelle-Calédonie La 1ère.

« La Nouvelle-Calédonie doit avoir ses propres ressources »

L’usine emploie 1.250 salariés sur le site de la province Sud et fait travailler environ 1.700 personnes indirectement. Si plus de 3.000 emplois sont en jeu, cette vente revêt avant tout un caractère politique. La reprise du complexe métallurgique, appuyée par l’Etat et la province Sud (loyaliste), est fortement critiquée par le collectif « usine du sud : usine pays » et l’instance coutumière autochtone de négociations (Ican), soutenue par les indépendantistes du FLNKS (Front de libération nationale kanak socialiste).

« La Nouvelle-Calédonie doit avoir ses propres ressources. Le gouvernement local n’arrête pas de demander de l’aide à la France pour financer son budget mais, stop, il faut trouver des moyens en interne, explique Victor Tutugoro, porte-parole du FLNKS. Et il faut que ce massif [le richissime gisement de nickel de Goro] revienne à la Nouvelle-Calédonie. Cette « doctrine nickel », c’est notre combat. Et la question de la vente de Vale, c’est celle du financement du pays quel que soit le schéma politique à venir, que la Nouvelle-Calédonie devienne indépendante ou pas. »

« On a le sentiment que l’Etat nous abandonne »

Parmi nos lecteurs-témoins nombreux sont ceux qui regrettent cependant que la vente de l’usine Vale ait pris cette tournure politique. « Le rachat de l’usine n’est qu’un prétexte à une tentative de prise du pouvoir par la force des indépendantistes », lâche Hugo. « Il est parfaitement inconcevable que, sous couvert d’un processus de décolonisation, il soit permis qu’une ethnie porte atteinte à la liberté de circuler des autres, porte atteinte aux biens et aux personnes sans qu’il n’y ait de réaction de l’Etat », renchérit Madeleine.

Habitants du Mont-Dore, Bob, Nicolas et Nathalie se sentent également « abandonnés » par les autorités. Dans cette commune située au sud-est de Nouméa, les tensions ont été vives et des barrages ont perturbé la circulation pendant plusieurs semaines. Une station-service a été brûlée. « On a vraiment le sentiment que l’Etat nous abandonne et que, comme toujours, il ne faut pas faire de vagues », raconte son gérant, Matthieu. Treize salariés sont désormais au chômage et les travaux dureront dix-huit mois.

Victor Tutugoro, porte-parole du FLNKS, président de l'Union progressiste en Mélanésie (UPM) et vice-président de la Province Nord de la Nouvelle-Calédonie.
Victor Tutugoro, porte-parole du FLNKS, président de l'Union progressiste en Mélanésie (UPM) et vice-président de la Province Nord de la Nouvelle-Calédonie. - Theo Rouby / AFP

« Depuis que Vale a annoncé vouloir se retirer et que nous avons avancé nos propositions, nous n’avons pas été écoutés. Et pour nous faire entendre, il ne nous restait plus que le levier des blocages. C’est un levier qui embête le monde mais nous n’avons pas d’autre choix alors que depuis des dizaines d’années on fait semblant de nous écouter. La parole kanak n’est jamais prise en compte. Le ras-le-bol a créé le coup de sang », analyse encore Victor Tutugoro.

La crainte de revivre « de nouveaux événements »

Sur les dizaines de témoignages que 20 Minutes a reçus, plusieurs lecteurs rapportent une lourde scission entre le camp des loyalistes, favorables au maintien de l’archipel dans la République française, et celui des indépendantistes. Beaucoup déplorent une escalade des tensions qui met à mal le vivre ensemble et laisse une partie de la population de l’archipel sur le carreau. « Depuis dix ans, on a vu la délinquance monter en puissance, au rythme des échéances référendaires. Et depuis 2018, date du premier référendum, la tension est montée et ne redescend plus. Il y a des camps, de la haine, du racisme. Des choses que je connaissais si peu jusque-là », assure une Calédonienne de 30 ans, qui préfère garder l’anonymat. Quant à Mylène, elle, ne comprend pas « comment tout a pu revenir en arrière alors qu’on avait réussi à s’entendre et à former un pays en paix ».

A l’approche du troisième référendum, des Calédoniens admettent « craindre de nouveaux Evénements » [1984], voire une « guerre civile ethnique ». Ludovic, représentant de la sixième génération de sa famille sur l’archipel, a manifesté samedi 12 décembre à Nouméa « pour montrer que nous n’allions pas laisser une minorité d’individus entraver nos libertés ». « Je regrette que ma petite-fille puisse vivre ce que moi j’ai vécu à son âge dans les années 1980 », appréhende, de son côté, Jean-Louis, qui avec quelques amis a lancé un comité de surveillance de quartier. « Je ne veux pas voir les Kanak et les Calédoniens s’entre-tuer, sachant que les Kanak ont invité toutes les ethnies à construire l’indépendance avec eux », argumente John, alors que certains Calédoniens, comme B., confient être prêts à quitter le « Caillou ».

« Le dossier de l’usine du Sud ne doit pas diviser les Calédoniens car c’est un combat pour le pays, quelle que soit notre culture ou notre couleur de peau, estime pourtant Victor Tutugoro. J’ai lu la peur de revivre les Evènements. Nous n’en sommes pas là. Mais, oui, quarante ans après ce drame nous continuons malheureusement de vivre en parallèle. En Calédonie, il n’y a pas de liens, pas de brassage et l’inconnu a toujours fait peur. »

« Aujourd’hui, il est question du nickel mais, demain, il pourra s’agir de la mer »

L’arrêt du site de l’usine du Sud, excepté la centrale de Prony Energies, est un coup dur pour le personnel. Seuls 400 salariés préservent actuellement les installations de l’usine. Les représentants des salariés, à l’exception de celui de l’USTKE (Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités), ont fait part de leur angoisse le 22 décembre au ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu. « Aujourd’hui, je suis à bout psychologiquement. Nous sommes arrivés à un point où nous ne nous sentons pas du tout en sécurité et seuls face aux événements », raconte Sonia, 23 ans et salariée d’un sous-traitant direct de Vale.

Reste que depuis le début du mois de décembre, les réunions en visio se succèdent avec l’Etat et, selon Victor Tutugoro, le « ministre montre sa bonne volonté ». « En parallèle de cette crise, il y a toujours les discussions autour du processus de décolonisation. Nous les avons bloquées car tant que nous ne sommes sortis de ce conflit, on ne peut pas avoir l’esprit serein pour traiter d’autres questions. Surtout sur un sujet aussi crucial que l’indépendance », affirme Victor Tutugoro. Et celui qui est également vice-président de la Province Nord de conclure : « Nous en sommes arrivés à un tel point que, référendum ou pas, nous voulons nous faire entendre et sauver notre pays. Aujourd’hui, il est question du nickel mais, demain, il pourra s’agir de la mer. Et si nous ne sommes pas entendus, nous pourrons hausser le ton à nouveau. »