Une escort-girl mandatée par un homme d’affaires pour compromettre un agent du fisc ?

KOMPROMAT Une ancienne escort a fait un signalement auprès du parquet de Paris, assurant avoir été mandatée par Yves Bouvier, un marchand d’art suisse, pour piéger, dans la capitale française, un agent du fisc qui enquêtait sur lui en Suisse

Caroline Politi

— 

Image d'illustration du tribunal de Paris.
Image d'illustration du tribunal de Paris. — ALAIN JOCARD / AFP
  • Un signalement a été fait auprès du parquet de Paris par une ancienne escort qui accuse un homme d’affaires d’avoir fomenté un « kompromat », pratique visant à faire chanter une cible avec des informations compromettantes.
  • Elle a joint un enregistrement clandestin à son signalement.
  • L’avocat de l’homme d’affaires estime qu’il s’agit d’accusations « farfelues » et « rocambolesques ».

C’est un scénario digne d’un polar, un projet de « kompromat » dont n’aurait pas eu à rougir le KGB. Selon nos informations, une ancienne escort-girl a fait ce vendredi un signalement auprès du parquet de Paris, assurant avoir été mandatée par un marchand d’art suisse, Yves Bouvier, pour piéger un agent du fisc qui enquêtait sur lui. Pour appuyer ses propos, Sarah* a joint l’enregistrement d’une conversation captée à l’insu de ce dernier et dans laquelle il dévoile la nature de ses projets.

Retour en septembre 2017. Le multimillionnaire Yves Bouvier est alors visé par une vaste enquête du fisc suisse qui le soupçonne d’avoir dissimulé via des sociétés-écrans des sommes colossales : un arrêt rendu au printemps par le tribunal pénal fédéral estime à quelque 330 millions de francs suisse (un peu de 300 millions d’euros) le montant dissimulé. Pour tenter de faire capoter l’enquête, le marchand d’art aurait alors, selon ce signalement, sollicité Sarah, rencontrée en 2009 alors qu’elle se prostituait et avec qui il est resté en contact. Le rôle de la jeune femme était de séduire un cadre de la division des affaires pénales qui enquêtait sur lui, pour créer un vice de procédure. « Je devais le faire venir à Paris, dans un appartement appartenant à Yves [Bouvier], et un autre employé devait le photographier à ce moment-là », précise-t-elle à 20 Minutes.

Un projet avancé ou une simple blague ?

« Le fisc suisse n’a pas le droit d’aller enquêter à l’étranger, lui explique le marchand d’art dans l’enregistrement joint au signalement et que nous avons pu écouter. Il peut regarder sur Internet ce que tu as à l’étranger mais il ne peut pas aller enquêter à l’étranger. Donc, s’il est à Paris […] ou n’importe qui est en relation avec moi, c’est une violation de l’enquête qu’il fait, et l’enquête elle est morte. » Quelques minutes plus tard, il précise : « Je vais le piéger, je vais faire des photos tout ça mais je pense que je vais pas l’utiliser tout de suite, je vais mettre ça en sécurité. » « C’est totalement farfelu, rocambolesque même », estime l’avocat de l’homme d’affaires, Me Philippe Valent. Et d’insister : « Les blagues que je raconte à table ne sont pas des infractions. »

Selon le récit de Sarah, une première « approche » a eu lieu fin septembre 2017 lors d’un séminaire spécialisé, le rendez-vous parisien, lui, aurait dû avoir lieu au début de l’année 2018. L’ancienne escort assure avoir changé d’avis à la mi-novembre et avoué à l’agent du fisc le plan dont il était, à son insu, le personnage principal. « J’ai eu une prise de conscience, ça allait trop loin cette histoire, je risquais la prison », confie-t-elle pour justifier son revirement. A l’en croire, c’est pour convaincre sa « cible » de la véracité de ses propos qu’elle a décidé, quelques jours plus tard, d’enregistrer à son insu Yves Bouvier.

« En Suisse, on ne m’a pas écouté »

L’existence de ces conversations dans lesquelles l’homme d’affaires évoque clairement son intention de « piéger » le fisc a été révélée en février par le média d’investigation helvétique, Heidi News. Depuis, à en croire, Sarah, rien n’a bougé. « En Suisse, on ne m’a pas écouté, j’ai écrit au procureur, j’ai dit que j’avais des preuves de ce que je disais mais on s’en fiche. Yves Bouvier est trop puissant, à la place, on préfère s’en prendre à moi », estime-t-elle. L’ancienne escort a passé 17 mois en détention provisoire entre mai 2018 et octobre 2019 pour une série de vols de carte bleue – qu’elle évoque d’ailleurs dans l’enregistrement.

Par ce signalement, elle espère relancer l’enquête de ce côté-ci des Alpes puisque les faits auraient dû être commis, selon son récit, à Paris. « C’est aussi pour elle une manière de se protéger, précise son avocat Me Yassine Bouzrou. Elle souhaite prouver qu’elle n’a pas pris part à ce piège et qu’au contraire, elle a tout fait pour l’empêcher. » Pour l’avocat d’Yves Bouvier, si ces informations n’ont pas été utilisées par les autorités suisses c’est parce qu’elles ne sont pas crédibles. Et le conseil de balayer une prétendue immunité de l’homme d’affaires, rappelant qu’il fait l’objet de plusieurs enquêtes.

* Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée