Coronavirus : Pourquoi la vaccination des politiques fait-elle polémique ?

EPIDEMIE La campagne de vaccination devrait commencer la dernière semaine de décembre en France, mais aucun politique n’a fait part de son envie de se faire vacciner pour l’exemple

Lucie Bras

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Jean Castex et Emmanuel Macron, le 11 novembre 2020 à Paris.
Jean Castex et Emmanuel Macron, le 11 novembre 2020 à Paris. — Ludovic MARIN / AFP / POOL
  • Alors que la campagne de vaccination contre le Covid-19 a démarré aux Etats-Unis, Joe Biden a déclaré qu’il se ferait vacciner « en public, le plus tôt possible ».
  • Un engagement américain qui contraste avec le silence général des politiques français sur le sujet.
  • « Le fait de voir un leader politique qui se faire vacciner devant les caméras, c’est extrêmement important, ça permet de calmer les inquiétudes », affirme le communiquant Philippe Chevrolet Moreau.

Joe Biden, Barack Obama, Bill Clinton, la Reine Elizabeth II, Pedro Sanchez… Ces leaders politiques ont en commun d’avoir accepté de se faire vacciner contre le Covid-19, pour certains en public. En France, le débat s’empare peu à peu de la classe politique française, qui est plus mitigée. Faut-il vacciner les dirigeants pour montrer l’exemple à une France divisée sur la question de la vaccination ?

La dernière fois que l’on a vu une personnalité politique française se faire vacciner en direct, c’était Roselyne Bachelot en 2009, contre la grippe H1N1. Interrogée dix ans plus tard sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, la ministre de la Culture n’a pas précisé si elle allait recommencer l’exercice. « Ce que je recommande en tout cas, c’est de se faire vacciner et je me ferai vacciner… si je suis dans le public prioritaire. Je ne demande pas de passe-droit », a-t-elle affirmé.

Olivier Véran, premier vacciné ?

Même son de cloche du côté de Jean Castex dans une interview à L'Indépendant : « Je me serais volontiers fait vacciner dès le début de la campagne, au titre de l’exemplarité. Mais je ne voudrais pas que ce soit interprété comme un passe-droit par rapport aux priorités établies par la Haute Autorité de santé ».

Selon les informations du Parisien, aucune consigne précise n’a d’ailleurs été donnée aux ministres. Un seul d’entre eux pourrait sauter le pas de la piqûre : le ministre de la Santé, Olivier Véran. En revanche, l’ex-Premier ministre Edouard Philippe et la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse se sont portés volontaires, à l’inverse de Jean-Luc Mélenchon, que « ce vaccin ne (…) rassure pas ». A l’extrême droite, la présidente du RN Marine Le Pen, également candidate à l’Elysée, se fera vacciner mais laisse les Français « libres » de le faire ou non.

Jeux de tactiques

Une classe politique mitigée, qui « correspond à l’état de l’opinion qui est partagé », explique Philippe Moreau Chevrolet, communiquant et auteur de la bande dessinée Le président (Ed. des Arènes), en référence au scepticisme français face aux vaccins, l’un des plus forts du monde. « Chez les politiques, ce sont aussi des stratégies : on exprime des doutes et des craintes pour essayer de dire « on est prudent ». Le politique suit des tactiques de très court terme et visiblement, on n’est pas au niveau de responsabilité de sens historique des Américains, qui ont compris qu’on vivait un moment historique et qu’il allait falloir montrer l’exemple. »

En France, les politiques sont peu nombreux à avoir fait part de leur souhait d’être vaccinés « pour l’exemple ». Y compris au sommet de l’Etat, où la réponse reste ambiguë. « Je le ferai au moment où ça a du sens et ça correspond à notre stratégie », a répondu Emmanuel Macron lors de son interview sur Brut.

Eviter la guerre politique en pleine crise sanitaire

« Même le président évacue la question en disant que ce n’est pas la priorité », commente Philippe Moreau Chevrolet. « Ça pose beaucoup de questions sur la classe politique française. C’est maintenant que Macron ou Mélenchon pourraient montrer qu’ils sont des leaders historiques, de vrais grands dirigeants », affirme-t-il. « Une bataille de communication sanitaire se gagne sur les indécis, qui n’ont pas forcément d’opinion, qui se demandent s’ils peuvent faire confiance au vaccin. Le fait de voir un leader politique qui se fait vacciner devant les caméras, c’est extrêmement important, ça permet de calmer les inquiétudes. »

Cette solution, dont l’image est puissante, ne risque-t-elle pas de devenir un terrain d’affrontement politique ? Pour Marie-Aline Bloch, chercheuse en sciences de gestion à l’EHESP, spécialiste du système de santé, on peut éviter cet écueil « en vaccinant aussi des grands médecins et des grands scientifiques, qui sont des autorités dans leur domaine. Ce serait un signe », explique-t-elle.

Sérum physiologique et aiguille rétractable

Pas seulement des politiques donc, mais des soignants et des personnalités ambassadrices susceptibles de pouvoir parler à certains groupes, comme les jeunes, « pour essayer de leur faire comprendre l’intérêt que ça a pour eux et pour la population générale », ajoute la chercheuse. « Et pourquoi pas le collectif de citoyens sur le vaccin mis en place par le gouvernement ? », plaide-t-elle.

Plus de pédagogie, moins de médiatisation. D’autant plus que les vaccinations publiques sont souvent détournées par des réseaux complotistes. Roselyne Bachelot s’était d’ailleurs étonnée en 2009 qu’on l’accuse de s’être fait vacciner « avec du sérum physiologique et qu’il n’y avait pas la substance active dans l’injection », a-t-elle rappelé sur BFMTV. Ces dernières semaines sur les réseaux sociaux, la vidéo d’une seringue rétractable de cinéma excite l’imagination de ceux qui sèment le doute.

« Les complotistes ne croient pas plus à la vaccination qu’aux politiques. On ne les convaincra jamais », tranche Philippe Moreau Chevrolet, avant de pointer un autre bénéfice de la vaccination publique pour le reste des Français. « Cela enverra le signal d’une sortie de crise, un espoir pour les Français qui ont été durement touchés par la crise, avec une personne sur cinq en état de dépression. Les politiques ne doivent pas rater cette séquence, ils doivent se faire vacciner, et vite. »

Politiques, soignants et dirigeants ont jusqu’à la dernière semaine de décembre pour se décider, date à laquelle devrait commencer la vaccination en France, a annoncé Jean Castex ce mercredi.