Loi « sécurité globale » : « Empêcher certains dégâts matériels pourrait entraîner des combats incontrôlés » avec les black blocs

INTERVIEW Pour le sociologue Fabien Jobard, chercheur au CNRS, l’impératif des policiers, samedi lors de la manifestation à Paris contre la loi « sécurité globale », était de limiter au maximum les violences, quitte à laisser se développer quelques dégâts matériels

Propos recueillis par Caroline Politi

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Scène de violence en marge de la manifestation contre la loi "sécurité globale", le 5 décembre 2020 à Paris.
Scène de violence en marge de la manifestation contre la loi "sécurité globale", le 5 décembre 2020 à Paris. — Gabrielle CEZARD/SIPA
  • Samedi, des violences ont émaillé le cortège parisien de la manifestation contre la loi « sécurité globale ». Une trentaine de personnes ont été interpellées alors qu’on dénombrait entre 300 et 400 casseurs.
  • Pour le sociologue Fabien Jobard, chercheur au CNRS, ces interpellations relèvent du « flagrant délit ». Ensuite « des enquêtes préliminaires sont ouvertes » et la police judiciaire va « écumer les vidéos YouTube pour tenter d’identifier certains participants, les recouper avec la vidéosurveillance ».

Des voitures qui brûlent, des cocktails Molotov lancés sur des policiers, plusieurs vitrines de banque ou d’agence immobilière dégradées. Samedi, la manifestation contre la loi « sécurité globale » a été émaillée d’incidents, notamment à Paris où  48 policiers et gendarmes ont été blessés. Comment expliquer ces déchaînements de violences qui ponctuent désormais de nombreuses manifestations ? Le maintien de l’ordre est-il adapté pour lutter contre les black blocs ?

Entretien avec le sociologue Fabien Jobard, chercheur au CNRS et co-auteur de Politiques du désordre : la police des manifestations en France aux éditions Seuil.

Samedi, on a eu l’impression qu’une nouvelle fois les forces de l’ordre se sont laissées dépasser par les black blocs lors de la manifestation parisienne…

Je ne suis pas aussi affirmatif, j’ai le sentiment que samedi, l’impératif était de limiter au maximum les « dégâts » humains quitte à laisser se développer un peu de casse matérielle. Le combat contre les black blocs est à envisager sur le long terme : samedi, aucun LBD n’a été sorti, il n’y a donc eu aucune mutilation. C’est essentiel car cette mouvance cherche en permanence à pousser l’Etat à la faute, l’image d’un manifestant allongé par terre, le crâne fendu après une charge policière leur assurerait un bassin de recrutement important et le soutien de divers segments de la population. De telles images donneraient une vigueur supplémentaire au mouvement. C’était ce qui s’était passé lors des « gilets jaunes ». En janvier 2019, la question des violences policières lors de précédents actes à redonner de la vigueur au mouvement. Le maintien de l’ordre est une recherche permanente de l’équilibre.

Cela signifie-t-il que les dégâts matériels sont quasiment inévitables ?

Empêcher certains dégâts matériels pourrait entraîner des combats incontrôlés. La Cour européenne des droits de l’Homme estime que dans toutes les démocraties il y a une part de désordre acceptable. On ne peut pas, par exemple, interdire à 5.000 personnes potentiellement violentes de manifester. Le contexte de ces manifestations est éminemment politique : le préfet, le gouvernement savent bien que depuis plusieurs semaines des affaires de violences policières font la Une des journaux, que la loi « sécurité globale » fait l’objet de vives critiques. D’où la nécessité de limiter au maximum les débordements violents. En France, et d’une manière générale en Europe, la doctrine du maintien de l’ordre « c’est zéro mort et zéro blessé ». Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis : le mouvement Black Lives Matters, par exemple, a fait 32 morts.

On a néanmoins le sentiment que le mouvement des black blocs a pris de l’ampleur ces derniers mois. De nombreuses manifestations se terminent par des débordements…

Il y a un aspect conjoncturel, lié à la force du mouvement syndical. On n’a pas vu ce type de débordements lors de la loi travail par exemple parce que les services d’ordre des grandes organisations syndicales laissent moins de champ aux black blocs. Ces manifestations contre les violences policières et la loi "sécurité globale" sont portées par des associations ou par des syndicats qui ont moins l’habitude de ce type de manifestations. La présence de black blocs a pris de l’ampleur pendant le mouvement des "gilets jaunes" qui refusait le concours de toutes les organisations syndicales ou ouvrières, n’avait pas de leader, de camions… Beaucoup de manifestants étaient sur une ligne anti-autoritaire, il y a une suspicion importante de la police. C’était un bassin de recrutement idéal pour les black blocs qui se mêlent à la foule. La préfecture de police doit absolument renouer avec les organisations syndicales.

Samedi, une trentaine de personnes ont été interpellées alors qu’on dénombrait entre 300 et 400 casseurs. Comment explique-t-on que les blacks blocs soient si rarement interpellés ?

Ils sont d’abord très mobiles, tout simplement parce qu’ils sont jeunes et courent vite. Ils ont ensuite une connaissance des lieux : on sait que les manifestations organisées entre les portes de Montreuil, des Lilas ou de Bagnolet ont tendance à dégénérer plus fréquemment que les autres. Ce sont des lieux avec de nombreux chantiers et des rues étroites que les black blocs connaissent bien. Ils connaissent des digicodes sur le parcours, pour cacher du matériel ou se cacher eux-mêmes si besoin. Mais il ne faut pas se laisser tromper par les interpellations à la fin d’une manifestation qui sont du flagrant délit. Aujourd’hui, et c’est relativement nouveau, des enquêtes préliminaires sont ouvertes dès que possibles, les investigations confiées à des services de police judiciaire. Ils vont écumer les vidéos YouTube pour tenter d’identifier certains participants, les recouper avec la vidéosurveillance. La police scientifique est également plus mobilisée.