Loi « sécurité globale » : Oui, des policiers en civil ont bien été filmés à la fin de la manifestation parisienne

FAKE OFF Dans une vidéo virale, un internaute s'étonne de voir des policiers en civil franchir un barrage de forces de l'ordre à la fin de la manifestation parisienne contre la proposition de loi sur la « sécurité globale », samedi 28 novembre

Alexis Orsini

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Des manifestants à la manifestation parisienne contre le projet de loi
Des manifestants à la manifestation parisienne contre le projet de loi — ISA HARSIN/SIPA
  • Des policiers en civil, qui espéraient rester discrets dans la manifestation parisienne contre la loi de « sécurité globale », samedi 28 novembre, ont-ils été mis au jour grâce aux images filmées par LCI ?
  • C'est ce qu'affirme un internaute dans une vidéo virale montrant des images de la chaîne d'info en continu, où neuf personnes en civil franchissent un cordon dressé par les forces de l'ordre après leur avoir montré leur brassard de police.
  • La journaliste de LCI ayant filmé ces images revient, pour 20 Minutes, sur cette séquence qui fait ressurgir la rumeur récurrente selon laquelle des policiers s'infiltreraient dans les cortèges afin de se faire passer pour des casseurs – alors que le rôle de ces agents en civil est tout autre. 

La rumeur, ancienne, semble ressurgir à chaque nouvelle manifestation d’envergure en France : des policiers en civil s’infiltreraient volontairement au sein des cortèges pour y provoquer des violences. Leur objectif serait de discréditer les manifestants, voire d’interpeller directement ceux qui en viennent aux mains après avoir vu ces faux « casseurs » lancer le mouvement.

Le rassemblement parisien organisé contre la loi « sécurité globale », samedi 28 novembre, n’a pas fait exception à la règle, à la faveur d’une vidéo partagée plus de 10.000 fois sur Facebook, censée prouver « en image que des policiers se dissimulent en casseurs ou [en] journalistes pour infiltrer les manifestations ».

Filmée à même un écran de télévision, la séquence, diffusée sur LCI, montre une ligne de gendarmes bloquer l’accès à un boulevard… avant d’autoriser neuf policiers en civil à passer l’un après l’autre après avoir montré leur brassard ou leur carte de policier. « Regardez le petit groupe de manifestants qui arrivent, regardez bien comment ils sont habillés… […] Ils montrent leur brassard de police avant de rentrer. […] Vous trouvez ça normal, des policiers déguisés comme ça ? Hein, M. Darmanin on en fait quoi de ces gens-là ? Comment on peut les identifier en manifestation ces gens-là ? »

FAKE OFF

Si la vidéo virale semble avoir été filmée lors d’une rediffusion dimanche matin à l’aube – puisqu’on peut lire « 5h19 » sur l’écran de télévision au moment où le vidéaste montre le logo de la chaîne –, la séquence originale a été diffusée en direct sur la chaîne d’info en continu samedi 28 novembre, peu après 19h30, comme on peut le vérifier dans le replay de l’émission « Le Débat ».

A partir de 2’30’05, alors que les images montrent le dispositif des forces de l’ordre installé à quelques mètres de la place de la Bastille, l’équipe en plateau explique : « Il est 19h30, je rappelle à ceux qui nous rejoignent la raison de ces images place de la Bastille. Des tensions en fin de mobilisation à Paris avec des échauffourées. On précise que dans l’ensemble de la journée la mobilisation partout en France s’est déroulée dans le calme ».

C’est ensuite au tour de la journaliste présente sur place, Camila Campusano, de donner davantage de contexte de la fin de manifestation : « La dispersion semble terminée de ce côté-ci de la place, vous voyez la présence massive des forces de l’ordre qui ont repoussé les manifestants dans différents axes, où ils ont installé des barrages anti-émeutes. Ils ont permis l’accès aux pompiers pour éteindre les différents incendies allumés. »

Et si les gendarmes installés devant le barrage anti-émeutes empêchent bien, comme on peut le voir sur ces images, tout passage derrière le cordon, les policiers arrivés en civil (à partir de 2’33’30 sur le replay) sont pour leur part autorisés à le franchir après avoir montré leur brassard.

Contactée par 20 Minutes, Solène Boissaye, la journaliste ayant filmé les images diffusées sur LCI, précise : « Il ne restait plus grand monde, peut-être 15-20 personnes qui restaient là pour savoir si elles pouvaient sortir pour rentrer chez elles notamment. Et parmi elles, il y avait des journalistes qui étaient bloqués et essayaient de sortir de la zone mais ne pouvaient pas, même en montrant leur carte de presse. Les gendarmes disaient aux gens de faire le tour par le canal, via une petite passerelle, pour prendre une autre entrée sur la place. »

« Les gendarmes n’ont eu aucune réaction de surprise »

« C’est à ce moment-là que j’ai vu ce groupe arriver en me disant qu’ils allaient se faire recaler, mais les gendarmes n’ont eu aucune réaction de surprise. Ils n’ont pas fait de geste de la main pour leur dire "stop", j’ai eu l’impression qu’ils les avaient identifiés de loin. Les premiers policiers sont passés sans un mot en sortant leur brassard "police", il n’y a que le dernier, avec un survêtement à capuche et des lunettes de piscine qui a échangé deux ou trois mots avec les gendarmes. Je n’ai pas entendu ce qu’ils se disaient mais ça avait l’air d’être une conversation banale. Ensuite, ils sont tous sortis rapidement et je ne sais pas où ils sont partis », ajoute la journaliste.

Jointe par 20 Minutes, la préfecture de police n’avait pas répondu à nos sollicitations avant la parution de l’article.

Si les neuf personnes ayant franchi le cordon à la suite étaient donc bien des policiers en civil, leur présence en manifestation correspond normalement à deux cas de figure, comme l’expliquait le service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) à 20 Minutes fin septembre 2019 : « Il s’agit soit d’agents des renseignements territoriaux, présents aux abords pour effectuer le comptage des manifestants et observer l’ambiance, soit de membres de la Brigade anti-criminalité (Bac), dont le but n’est pas de s’infiltrer ou de faire de la provocation mais au contraire d’exfiltrer les éléments perturbateurs. » Tout en précisant que « les membres de la Bac sortent forcément leur brassard au dernier moment, sinon ça n’a pas d’intérêt d’être en civil ».

De son côté, le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et auteur de Sociologie de la délinquance (Armand Colin, 2018), notait en 2010 sur son blog que le but de ces infiltrations n’est pas, « sauf dérive locale théoriquement possible mais concrètement improbable, de transformer les policiers en casseurs afin de faire volontairement dégénérer les manifestations et ainsi justifier une répression machiavéliquement prévue d’avance ».

Selon lui, l’objectif de ces policiers est plutôt « de surveiller et faire du renseignement, ensuite parfois d’interpeller des leaders ou des meneurs pour maîtriser davantage la situation, diminuer éventuellement l’intensité de la manifestation et contrôler en particulier le moment toujours délicat de la dispersion à la fin d’une manifestation (moment où les services d’ordre plus ou moins bien organisés des syndicats ne sont plus là) ».