Discrimination au travail : Pourquoi les victimes sont plus nombreuses à se défendre

JOB Selon le baromètre des discriminations dans l’emploi* du Défenseur des droits publié ce mardi, plus des trois quarts des victimes interrogées ont entamé des démarches après les faits

Delphine Bancaud

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Une salariée en souffrance
Une salariée en souffrance — Pixabay
  • Le chiffre est impressionnant : 23 % des personnes actives en France déclarent avoir été victimes de discrimination(s) ou de harcèlement discriminatoire au travail, selon le baromètre des discriminations dans l’emploi* du Défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail rendu public ce mardi.
  • Mais les victimes alertent davantage de leur situation et tentent de faire reconnaître leurs droits.

Ils tolèrent moins l’intolérable. Selon le baromètre des discriminations dans l’emploi * du Défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail rendu public ce mardi, 23 % des personnes actives en France déclarent avoir été victimes de discrimination(s) ou de harcèlement discriminatoire au travail. Des discriminations qui portent le plus souvent sur  l’apparence physique (40 % des cas évoqués), le sexe (40 %) et l’état de santé (30 %). Mais la perception d’avoir été victime de ce type de comportement a reculé depuis 2013 (-7 points). Par ailleurs, une victime sur quatre indique avoir déjà été confrontée à des discriminations, des propos et comportements sexistes, racistes, homophobes, liés à la religion, au handicap ou à l’état de santé, et ce de manière cumulative.

Ces discriminations s’expriment le plus souvent dans le travail au quotidien (74 %), dans l’évolution de carrière (56 %) et dans le niveau du salaire (46 %). Une bonne nouvelle malgré tout : entre 2012 et 2020, la part des victimes qui ont entamé des démarches est passée de 61 % à 80 %. Plus des trois quarts d’entre elles alertent ainsi de leur situation et essayent de faire respecter leurs droits. Une évolution qui est d’abord due à une prise de conscience collective, selon Jean-François Amadieu, sociologue et spécialiste du sujet : « Les Français ont une meilleure connaissance de ce qu’est une discrimination, car ils en ont beaucoup entendu parler dans les médias et au sein même de leur entreprise depuis une dizaine d’années ». George Pau-Langevin, adjointe au Défenseur des droits, abonde : « Auparavant, certaines victimes avaient tendance à intérioriser ces discriminations. Maintenant, elles ont pris conscience que ce sont les personnes qui les discriminent qui sont coupables et qu’une réaction est possible face à ces injustices ».

Les représentants du personnel davantage sollicités

Avant d’aller au clash, les victimes ont d’abord tendance à tenter le dialogue avec la direction de leur entreprise ou de leur administration (53 % des cas). « Cela s’explique d’autant plus que beaucoup de grands groupes se sont équipés d’un pôle diversité depuis une dizaine d’années. Par ailleurs, beaucoup d’employeurs ont adopté une charte ou un label anti-discrimination. Ils ont aussi formé leurs équipes RH sur le sujet. Des engagements qui incitent davantage leurs salariés à demander des comptes s’ils s’estiment mal traités », souligne Jean-François Amadieu.

Autre démarche plus fréquente : avoir recours aux représentants du personnel ou aux délégués syndicaux (38 %). « Car même si les Français considèrent que ces derniers sont affaiblis et disposent de peu de marge de manœuvre pour négocier avec les employeurs, ils leur font globalement confiance pour les accompagner individuellement en cas de problème », analyse Jean-François Amadieu. «  Les syndicats ont acquis une forme de crédibilité aux yeux des salariés, car ils ont su prouver leur efficacité dans ce domaine », renchérit George-Pau Langevin. Plus rares sont les victimes qui ont le réflexe de contacter l’inspection du travail (28 %) ou un avocat (18 %), même si ces démarches progressent par rapport à 2012. « Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, où beaucoup de contentieux prennent la voie judiciaire. Ici, les victimes hésitent à faire des démarches juridiques, parce qu’elles ont peur qu’elles coûtent cher ou qu’elles ne servent à rien », indique Jean-François Amadieu.

Du chemin encore à parcourir

Mais parallèlement, encore 23,5 % des victimes de discriminations disent ne rien avoir fait pour se défendre. Par peur de représailles de la part des auteurs (68 %) ou parce qu’elles pensent que cela n’aurait rien changé (56 %). « Les personnes qui sont discriminées en raison de leur apparence physique ont par exemple moins tendance à faire des réclamations. Notamment les personnes obèses, qui n’osent pas en parler car selon elles, il y aurait une tolérance accrue de la société vis-à-vis des critiques qu’elles subissent », estime Jean-François Amadieu​.

Pour libérer encore la parole et surtout faire en sorte que les discriminations dans l’emploi diminuent au fil du temps, le Défenseur des droits prône l’instauration d’une obligation pour les entreprises de rendre des comptes sur ce sujet : « Il faut que les pouvoirs publics exigent un engagement fort des entreprises, via un plan de lutte contre les discriminations qui contiendrait un diagnostic sur le sujet, les actions prévues de formations des personnels et des salariés… Et donc les résultats seraient évalués régulièrement pour mesurer les progrès effectués par l’entreprise ou l’administration », recommande George-Pau Langevin.

* L’enquête a été conduite par téléphone du 6 février au 14 mai 2020 auprès d’un échantillon représentatif de la population des actifs du secteur privé (590 salariés) et
d’un échantillon représentatif des agents de la fonction publique (500 agents). Les échantillons ont été constitués par la méthode des quotas par des enquêteurs de l’institut de sondage BVA.