Producteur tabassé à Paris : Dans la police, « on ne peut pas parler de cas individuels quand des situations se répètent »

INTERVIEW Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip, revient sur les affaires de violences policières qui défraient régulièrement la chronique

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Des CRS lors d'un rassemblement organisé mardi soir à Paris pour dénoncer les violences policières
Des CRS lors d'un rassemblement organisé mardi soir à Paris pour dénoncer les violences policières — JEANNE ACCORSINI/SIPA
  • Samedi dernier, un producteur de musique a été victime d’un tabassage par des policiers dans le 17e arrondissement de Paris. Les images, révélées par le média Loopsider, ont choqué jusqu’au plus haut niveau de l’état, et les agents concernés ont été suspendus.
  • Cette affaire survient quelques jours après l’évacuation de migrants de la place de la République, au cours de laquelle des forces de l’ordre ont été filmées commettant des violences.
  • 20 Minutes a interrogé Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip et coauteur du livre Vis ma vie de flic * avec la policière Juliette Alpha.

Les images ont choqué jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Un homme noir, Michel Zecler, roué de coups par des policiers sans raison, des agents qui évacuent sans ménagement des migrants installés place de la République à Paris… Plusieurs affaires filmées impliquant des forces de l’ordre ont relancé ces derniers jours le débat sur le comportement des policiers en France.

La police est-elle une institution raciste ? De plus en plus violente ? Les jeunes recrues sont-elles suffisamment bien formées ? Pour répondre à ces questions, 20 Minutes a interrogé Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip et coauteur du livre Vis ma vie de flic * avec la policière Juliette Alpha.

Y a-t-il une augmentation des violences policières en France ?

Dire qu’il y en a plus qu’avant, c’est impossible, car on ne dispose pas de données sur le temps long. Et quand bien même on prendrait les données de l’IGPN (la police des polices) pour évaluer ça, on sait que le nombre de plaintes déposées n’est pas révélateur du nombre de violences policières. Cela évolue en fonction de différents facteurs, comme le fait d’être incité ou non à déposer plainte. En 2013, il y a eu la mise en place de la plateforme de signalement en ligne. Forcément il y a plus de plaintes depuis car c’est plus facile à faire.

De toute évidence, on se préoccupe plus qu’avant des violences policières tout simplement parce qu’il y a des images. Que cela soit pour l’affaire de ce producteur tabassé, l’évacuation de la place de la République, les manifestations de « gilets jaunes »… Il y a par conséquent une visibilité plus grande de la chose.

C’est également dû au fait qu’une partie de la population, qui était indifférente ou peu informée sur ce sujet-là, y est aujourd’hui beaucoup plus sensible depuis, là encore, les « gilets jaunes ». La question des violences policières était plutôt, jusqu’à aujourd’hui, circonscrite aux quartiers populaires, et de manière plus marginale aux stades de foot. Avec les « gilets jaunes », il y a toute une frange de la population, sans histoire et sans antécédents judiciaires, issue de la petite classe moyenne, qui est allée manifester et qui s’est prise des coups.

Les autorités sont-elles dans le déni concernant cette question ?

Jusqu’ici, effectivement, on a plutôt été dans le déni, notamment le ministre de l’Intérieur actuel. En juillet, il disait qu’il étouffait quand il entendait l’expression « violences policières ». Sa posture, jusque-là, était très corporatiste, défendant l’institution et les troupes pour des raisons qui sont compréhensibles par ailleurs : c’est une profession en souffrance, avec des heures supplémentaires accumulées, des taux records de suicide en 2019.

On était dans une forme de déni quasi systématique. Mais j’ai l’impression qu’il y a une forme de tournant, ne serait-ce que parce que Gérald Darmanin s’est rendu au 20h de France 2 jeudi soir pour parler de l’affaire Michel Zecler et annoncer publiquement la suspension des policiers impliqués. C’est quelque chose que l’on n’avait pas du tout vu auparavant, et qu’on aurait eu du mal à imaginer venant de lui.

Y a-t-il beaucoup de sanctions prononcées chaque année à l’encontre de policiers reconnus fautifs ?

Il y a eu entre 1.700 et 1.800 sanctions administratives prononcées en 2019, selon le dernier rapport de l’IGPN, pour une dizaine de milliers de signalements. On a, en revanche, moins de visibilité sur les sanctions judiciaires. D’un point de vue strictement empirique et intuitif, de ce qu’on observe sur les affaires vraiment marquantes de violences policières, il y a très rarement des peines de prison prononcées.

L’IGPN est-elle le bon outil pour enquêter sur ces questions-là ?

C’est une question très compliquée, il y a plusieurs points de vue. Les plus critiques estiment que l’IGPN est aux mains du pouvoir politique, qu’elle n’est pas indépendante, et que ce sont des policiers qui enquêtent sur d’autres policiers. Les agents, eux, disent qu’il s’agit de policiers qui détestent les autres policiers, qu’ils sont tout le temps mis en cause par l’IGPN, que c’est une institution extrêmement sévère et répressive et peu compréhensive à l’égard des forces de l’ordre.

Je pense qu’il faut se poser la question de la légitimité de l’IGPN. A partir du moment où elle est perçue, à tort ou à raison, comme une institution qui n’est pas indépendante, et qui est à la botte des pouvoirs publics, par une frange de la population, c’est un souci. Car le jour où ces gens-là seront victimes de violences de la part de la police, ils vont se dire que ce n’est pas la peine de déposer plante à l’IGPN.

Il y aurait besoin, à la fois pour des questions d’efficacité et de légitimité, d’aller vers un modèle d’autorité administrative indépendante, qui mêlerait policiers, gendarmes et personnes de l’extérieur, des juristes, des gens issus des sciences sociales, qui apporteraient une autre vision.

Ces affaires révèlent-elles un problème de recrutement ou de formation des forces de l’ordre ?

Pour répondre de manière complète, il faudrait faire des études de cohortes sur les différentes promos, voir leur niveau d’étude, leurs notes, leurs profils et leurs parcours.

Ensuite, il y a une pression au recrutement. Plus on ouvre de places, moins on est sélectif, c’est mécanique. Cela vaut pour tous les concours. Il y a aussi une pression pour que les agents recrutés soient déployés rapidement sur le terrain. Entre le moment où ils passent le concours et celui où ils sortent de l’école et prennent un poste sur le terrain, il s’est écoulé un an et demi, deux ans. Or, il y a parfois des gens qui ont été incorporés après une dizaine de mois d’école parce qu’il y avait des besoins criants sur le terrain.

Le gros problème est le fait que les plus jeunes, les plus inexpérimentés, se retrouvent sur les terrains les plus difficiles, en région parisienne le plus souvent, dans les zones où il y a des problèmes. 90 à 95 % des postes en sortie d’école sont en Ile-de-France, les deux tiers en petite couronne, dans les départements qui dépendent de la préfecture de police.

La police est-elle structurellement raciste, comme l’affirment certains ?

On ne peut pas parler de cas individuels quand des situations se répètent dans une même institution, et dans des situations analogues. Cela ne peut pas être le fruit du hasard ou de quelques éléments isolés. Dans certains services de police, il y a une culture un peu instillée qui se traduit par des comportements. Est-ce que le fonctionnement de la police française induit des biais discriminatoires ? Oui, c’est évident, sur les statistiques, les contrôles, c’est quelque chose qui ressort très fortement. Les principales tensions avec la population, ça reste avec les minorités visibles.

Les policiers français dans leur intégralité sont-ils des racistes ? Non, clairement pas. J’ai observé qu’il y a des cultures de commissariat, de services, de brigades, voire d’équipages qui sont extrêmement fortes. Il faut raisonner un peu en termes de sous-groupes au sein de la police. J’ai tourné avec des Bacs [Brigade anticriminalité] qui avaient des comportements impeccables, sachant manier le dialogue, l’humour, l’autorité et la contrainte quand il le fallait. J’ai aussi connu des Bacs se comportant de façon épouvantable. J’ai vu des commissariats dans lesquels toutes les brigades que j’ai rencontrées se comportaient de façon épouvantable. Et d’autres ou tout le monde se comportaient bien.

Ce qu’il faut souligner, c’est l’importance du management de proximité, du commissaire aux chefs de bord – ceux qui dirigent une patrouille sur le terrain. C’est comme dans toutes les professions. Quand un jeune policier arrive dans un commissariat, il est peu légitime, peu expérimenté, et il va regarder les manières de faire de ses supérieurs hiérarchiques. Ce qui va ensuite avoir un effet sur son comportement, et globalement sur le reste sa carrière.

*« Vis ma vie de flic », de Juliette Alpha et Mathieu Zagrodzki, éditions Hugo & Cie, 19,95 euros