La taxe Trump rend-elle les vins de Bordeaux vendus aux Etats-Unis plus forts en alcool ?

FAKE OFF Un article du « Wall Street Journal » raconte comment, à cause de la taxe Trump sur les importations de certains produits européens, des châteaux bordelais privilégient l’export outre-Atlantique de vins supérieurs à 14° en alcool

Mickaël Bosredon

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Dégustation vin de Bordeaux
Dégustation vin de Bordeaux — ric Risberg/AP/SIPA
  • A cause de la taxe Trump sur certains produits européens, l’exportation de vins d’Europe de plus de 14° a triplé en un an, révèle le « Wall Street Journal » dans une enquête.
  • Les vins de Bordeaux ont dû eux aussi s’adapter à cette nouvelle donne, et privilégient également l’export des vins avec de forts degrés d’alcool pour contourner la taxe.
  • Pour le vignoble bordelais, qui ne souhaite pas des vins trop alcooleux, il est toutefois fortement souhaitable que cette taxe ne perdure pas pour rétablir un échange commercial dynamique avec les Etats-Unis.

Des Bordeaux plus forts à cause de la taxe Trump sur les importations de certains produits européens ?  Le Wall Street Journal, dans un article repéré par le site Korii, raconte comment un négociant en vin américain, s’est étonné de voir un taux d’alcool de 14,02° sur un cru proposé par un vigneron bordelais. La taxe sur les vins ne concerne en effet que ceux au-dessus de 14°.

Résultat : En enquêtant, le Wall Street Journal s’est aperçu que les Etats-Unis avaient importé sur la dernière année pour 434 millions de dollars de vins européens à plus de 14°, contre seulement 150 millions de dollars les années précédentes.

FAKE OFF

L’instauration de cette taxe a-t-elle eu des conséquences sur les vins de Bordeaux ? Absolument. Depuis un an, les Bordeaux qui partent outre-Atlantique sont bien plus forts en alcool. Attention, cela ne veut pas dire que les viticulteurs du Bordelais fabriquent des vins plus forts. « C’est la nature qui décide, rappelle un vigneron de la rive gauche de Bordeaux. Si elle ne vous donne pas 14° d’alcool, vous n’allez certainement pas les provoquer, au risque de déséquilibrer le vin, alors que ce que vous recherchez dans un Bordeaux, c’est avant tout la suavité. » Directeur de la communication du CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux), Christophe Chateau rappelle par ailleurs une évidence : « Lorsque les vins qui sont vendus aujourd’hui aux Etats-Unis ont été récoltés, personne ne savait qu’il y aurait la taxe Trump. »

En revanche, ce qui est vrai, c’est que les viticulteurs s’adaptent à cette taxe pour la contourner. « On a de beaux millésimes récents qui font 14,2° ou 14,5° », expliquait ainsi début novembre à 20 MinutesJean-François Galhaud, le président du conseil des vins de Saint-Emilion. Ceux-là sont de fait privilégiés dans les exports outre-Atlantique.

« Certaines propriétés envoient leurs vins avec des degrés élevés vers les Etats-Unis »

La taxe Trump date d’octobre 2019, elle est la conséquence de la guerre commerciale entre Boeing et Airbus, et vise les pays associés à la construction des Airbus. Elle taxe à 25 % de leur valeur non seulement les vins de moins de 14°, mais aussi les bouteilles de moins de deux litres. Un double magnum n’est ainsi pas concerné.

Dans ce contexte, certains importateurs américains conseillent effectivement à leurs négociants de privilégier les cuvées à plus de 14°, pour leurs exportations vers les Etats-Unis. « Certaines propriétés - plus de la rive droite où l’on trouve davantage de merlot que de la rive gauche qui est plutôt cabernet – décident d’envoyer leurs vins avec des degrés assez élevés vers les Etats-Unis » reconnaît Christophe Chateau.

Un recul de 6 % des exportations vers les Etats-Unis

La conséquence est que le consommateur américain se retrouve avec des vins plus forts en alcool à consommer. « Et il y a eu un engouement pour ces vins à plus de 14° c’est une évidence, assure Christophe Chateau, cela a permis de limiter la casse pour les vins de Bordeaux. » Avant la taxe Trump, le marché du Bordeaux avec les Etats-Unis augmentait de 3 à 4 % par an. Un an après la mise en place de la taxe, les exportations ont chuté de l’ordre de 6 %. « Il y a un recul, comme on pouvait s’y attendre, mais ce n’est pas un effondrement non plus » analyse le directeur de la com du CIVB.

Reste à savoir ce qu’il se passera, si la taxe devait perdurer plusieurs années encore. « C’est un des enjeux de l’élection de Joe Biden, sachant qu’il n’y a pas que les vins qui sont taxés, et que l’Europe est autorisée elle aussi depuis un mois à taxer certains produits américains. Cette situation n’est pas du fait des viticulteurs, et nous sommes sanctionnés pour une faute que nous n’avons pas commise, dès lors nous demandons au gouvernement une compensation en raison de la baisse des exports vers les Etats-Unis. Il faut quand même bien se rendre compte qu’un vin qui arrive aux Etats-Unis à 10 euros, est taxé de 2,5 euros supplémentaires, ce qui est énorme ! » poursuit Christophe Chateau.

Les vins de Bordeaux ont gagné un degré d’alcool en vingt ans

A ce jour, les vins de Bordeaux se situent en moyenne entre 12 et 13° d’alcool. « Les années très chaudes peuvent donner des vins à plus de 14° qui seront équilibrés, mais cela reste plutôt rare, surtout rive gauche » assure un vigneron. Le millésime 2020 devrait faire partie de ces années chaudes.

Les vins de Bordeaux ont gagné environ un degré en vingt ans, notamment en raison du réchauffement climatique. Mais ne recherchant pas spécialement des vins trop alcooleux, les viticulteurs bordelais ont plutôt tendance à vouloir freiner ce phénomène, plutôt que l’encourager. Ils privilégient désormais des cépages comme le cabernet franc et le cabernet sauvignon, moins riches en alcool que le merlot, qui a été planté pendant des années autour de Bordeaux.

Pour le vignoble bordelais, la volonté étant plutôt à la maîtrise du degré d’alcool de ses vins, la reprise d’une dynamique avec le marché américain passera donc nécessairement par la suppression de la taxe Trump.