Tempête Alex dans les Alpes-Maritimes : Et si le déluge avait permis de sauver une ligne ferroviaire ?

RESILIENCE Longtemps délaissé, le « train des merveilles » est aujourd’hui le moyen le plus efficace pour circuler dans la vallée de la Roya.

Michel Bernouin

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Des travaux d'urgences sont en cours sur un ouvrage d'art menacé entre Fontan et Saint-Dalmas-de-Tende.
Des travaux d'urgences sont en cours sur un ouvrage d'art menacé entre Fontan et Saint-Dalmas-de-Tende. — SNCF Réseau
  • Des travaux d’urgence sont en cours pour remettre en état la voie ferrée endommagée par la tempête Alex.
  • La Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur va investir près de 50 millions sur dix ans pour fiabiliser la ligne.

Dans le fracas du décollage d’un hélicoptère de l’armée venu apporter, ce 6 octobre, l’aide de première urgence dont dépend la survie de ses administrés, le maire de Tende (Alpes-Maritimes) est soulagé, mais il n’est pas dupe : le salut de sa commune ne viendra pas toujours des airs.

Quatre jours seulement après la tempête Alex, qui a endeuillé et détruit la vallée de la Roya, Jean-Pierre Vassalo sait que le pont aérien qui achemine eau et nourriture dans la haute Roya et en évacuer les personnes les plus fragiles, ne durera pas. « Pour nous, tranche déjà celui qui dirige la commune depuis près de vingt ans, le véritable salut viendra par le train ». Par cette ligne ferroviaire Nice-Cunéo, surnommée dans la Roya « le train des Merveilles » en référence à la vallée éponyme qu’il permet d’approcher, inaugurée en 1928.

D’abord une draisine

Un mois et demi plus tard, la noria d’hélicoptères civils et militaires s’est envolée pour de bon. Passé le temps de l’urgence, celui de la reconstruction débute. Une piste vient d’ouvrir mais l’espoir réside plus que jamais dans le chemin de fer. Il y a d’abord eu la draisine, ce petit train de service surgi du passé qui, le premier, a permis de rejoindre la gare de Fontan-Saorge avec vivres et matériel lourd. C’était le 6 octobre.

Puis, une semaine après le déluge, le TER moderne y est parvenu… à vitesse très réduite. Il a fallu attendre le 19 octobre pour qu’il puisse rejoindre, à moins de 20 km/h, Saint-Dalmas-de-Tende, où un quai provisoire a été assemblé 1,5 kilomètre en amont de la gare. Le 24, Tende a été désenclavée par le nord, avec l’arrivée du premier train italien venu de Limone.

Une réouverture de Nice à Tende dès le 18 janvier ?

Le retour à la « normale », une circulation ferroviaire identique à l’avant Alex, avait été annoncé pour la mi-février. Ce pourrait être avant. « La Région a demandé à SNCF Réseau de faire mieux, confie Philippe Tabarot, sénateur des Alpes-Maritimes et vice-président de la région Paca en charge des transports. Des moyens considérables ont été déployés avec un chantier qui fonctionne sept jours sur sept. Nous espérons une réouverture de Nice à Tende dès le 18 janvier ».

Un calendrier soumis aux aléas météorologiques, mais aussi désormais à une mauvaise surprise : un kilomètre après la gare de Fontan, un « mur à arcatures » supportant la voie ferrée sur près de cent mètres de long glisse inexorablement de quelques millimètres chaque jour… La SNCF a lancé une opération de sauvetage du viaduc centenaire. « Nous allons probablement atteindre un niveau de tassement de 20 mm, développe Karim Touati, directeur SNCF Réseau en Paca, ce qui va nécessiter de suspendre la circulation des trains à compter de samedi, et ce jusqu’à la fin de l’année ».

Course contre la montre

Les travaux consistent à « clouer » l’ouvrage avec d’énormes tiges de 12 à 15 mètres de long fichées dans la partie saine de la paroi. Une opération acrobatique, exceptionnelle sur un ouvrage aussi haut et ancien. « C’est une course contre la montre entre les réparations et le mouvement d’affaissement de l’ouvrage. Nous saurons le 15 décembre si l’opération de sauvetage a réussi. »

Les travaux consistent à « clouer » l'ouvrage avec des tiges de 12 à 15 mètres de long.
Les travaux consistent à « clouer » l'ouvrage avec des tiges de 12 à 15 mètres de long. - SNCF Réseau

Dans le même temps, des travaux sont menés sur deux autres ouvrages, avant le tunnel de la Biogna et sur le viaduc des trois arches. Au total, une centaine de personnes font les « 3-8 », sept jours sur sept, sur ces chantiers. Coût estimé de ces travaux d’urgence : 30 millions d’euros.

Mais pour pérenniser la ligne Nice-Cunéo à long terme, il faudra encore dépenser des dizaines de millions d’euros supplémentaires. « La région récupère 100 % du financement entre Nice et Breil-sur-Roya, ce qui représente autour 50 millions pour entretenir la ligne, notamment le tunnel ferroviaire du Bros à Sospel », calcule Philippe Tabarot. « Pour la partie haute, poursuit l’élu, de Breil à Tende, une convention franco-italienne est en renégociation. »

C’est l’une des particularités de cette ligne transfrontalière : une convention internationale datant 1970, et héritée des sanctions de la Seconde Guerre mondiale, régit son financement. Or, depuis 2010 et l’entrée en concurrence de la SNCF avec Trenitalia de l’autre côté des Alpes, rien ne va plus. Le bras de fer a conduit à une baisse des investissements, au délabrement de cette ligne riche de cent ouvrages d’arts serpentant en montagne, où les trains ne peuvent plus circuler qu’à 40 km/h sur certaines portions.

Mais après des années d’incertitude, les ravages de la tempête Alex viennent peut-être de sauver « la Nice-Cunéo » en prouvant combien cet axe représente une « ligne de vie » pour les habitants de la vallée de la Roya.