« J’ai cru mourir »… L’agression ultra-violente d’une jeune escort-girl par un client

VIOLENCES SEXUELLES Si Léa, escort-girl de 21 ans, a porté plainte pour un viol dont elle accuse un de ses clients, rares sont les prostituées à oser dénoncer les violences sexuelles dont elles sont victimes

Caroline Politi

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Un homme est suspecté d'avoir violé trois jeunes escorts, parmi lesquelles deux mineurs. Une information judiciaire est toujours en cours
Un homme est suspecté d'avoir violé trois jeunes escorts, parmi lesquelles deux mineurs. Une information judiciaire est toujours en cours — ALFREDO ESTRELLA / AFP
  • Une information judiciaire a été ouverte au parquet de Nanterre après le viol, selon le même mode opératoire de trois jeunes escorts.
  • Si le récit de Léa a immédiatement été pris au sérieux, notamment parce qu’il faisait écho à d’autres plaintes, certaines prostituées ont toutes les peines du monde à se faire entendre.

Sans son petit ami, Léa* ne serait sans doute jamais allée porter plainte. Principalement par peur de ne pas être prise au sérieux, ou pire, d’être considérée comme en partie responsable du viol qu’elle venait de subir. « Comme j’étais escort, forcément, je me disais que ça allait être mal vu. Je ne voulais pas qu’on me demande pourquoi t’es allée là-bas en pleine nuit, pourquoi t’as suivi quelqu’un que tu ne connaissais pas… », raconte la jeune femme de 21 ans. D’autant que personne, parmi ses proches, n’est au courant de ses activités, pas même son petit ami qui, aujourd’hui encore, pense qu’elle s’est fait agresser alors qu’elle rendait visite à une amie.

Cela faisait deux ans que la jeune femme se prostituait de manière plus ou moins régulière. Ce soir de janvier, vers 3 heures du matin, c’est un trentenaire qui la contacte via un site de petites annonces. Il souhaite s’offrir ses services pour une demi-heure, moyennant 100 euros. Une heure plus tard, Léa arrive à Villeneuve-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, où son client lui a donné rendez-vous. « Je préfère aller chez les gens, je trouve ça plus sécurisant puisque je sais où ils habitent », explique-t-elle, assurant d’ailleurs ne s’être jamais sentie en insécurité auparavant. Pourtant, ce soir-là, Léa s’inquiète : celui qui l’attend à l’entrée de la résidence ne correspond en rien à la description de ce qu’il a donné sur le site. Plus jeune, très sale surtout.

« J’ai couru, je n’avais plus mon téléphone, je ne me souvenais plus du chemin »

La jeune escort le suit quelques instants puis décide de faire demi-tour. L’homme tente alors de se faire passer pour un policier pour l’obliger à le suivre avant de la traîner vers un local désaffecté. Selon son récit, son agresseur lui aurait frappé la tête contre les murs, poussé dans les escaliers avant de la violer sous la menace d’un couteau. Comble de la perversité, il se filme avec le téléphone portable de la victime en train de commettre ces sévices puis menace d’envoyer la vidéo à ses proches. « J’ai vraiment cru mourir, que c’était fini pour moi », confie Léa aux enquêteurs. L’homme la laisse finalement partir à condition qu’elle le conduise jusqu’à son sac à main qu’elle a fait tomber devant le local. « J’ai couru, je n’avais plus mon téléphone, je ne me souvenais plus du chemin avec le stress, je pleurais », poursuit-elle.

En dépit de ses réticences à déposer plainte, ses propos ont immédiatement été pris au sérieux par les enquêteurs. Et pour cause, le récit de Léa ressemble, presque mot pour mot, à celui de deux autres escorts, mineures, agressées quelques jours auparavant. L’une d’elle n’a pas 15 ans… L’auteur présumé, Bilel Y., 24 ans, a été interpellé cinq jours plus tard, mis en examen et placé en détention provisoire. Il nie les faits, s’estimant victime d’une campagne de diffamation lancée par ses accusatrices qui pourtant ne se connaissent pas. Une information judiciaire a été ouverte par le parquet de Nanterre pour tenter d’identifier d’éventuelles victimes qui n’auraient pas osé franchir les portes d’un commissariat.

Des victimes comme les autres ?

Si en France, seulement 13 % des victimes de viols portent plainte, ce chiffre est probablement bien plus bas chez les travailleuses du sexe. « Le fait que ces personnes soient généralement considérées comme des délinquantes par les forces de l’ordre, notamment en raison de l’incrimination du racolage**, explique les réticences de ces dernières à déposer plainte », analyse un rapport de 2013 du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, avant la loi sur la pénalisationd des clients. Ces dernières années, d’importants moyens ont été mis pour mieux former tous les acteurs de la chaîne pénale sur la prise en charge des victimes de violences sexuelles. « Il y a eu des progrès mais l’idée selon laquelle il y a des bonnes et des mauvaises victimes a la peau dure, déplore Me Carine Durrieu-Diebolt, l’avocate de Léa, spécialisée dans les violences sexuelles. Je ne compte pas le nombre de dossiers où des policiers ont demandé à des femmes violées si elles ne s’étaient pas mises volontairement en danger. »

Au-delà même de la plainte, le préjugé selon lequel le viol d’une mère de famille est plus grave que celui d’une prostituée reste encore fortement ancré et fait hésiter certains magistrats à renvoyer ces dossiers devant une cour d’assises avec un jury populaire. Quitte parfois à enterrer une affaire. A l’image de cette prostituée qui dit avoir été violée il y a quelques années par un homme qui l’hébergeait. Au cours de ses auditions, le mis en cause a reconnu avoir abusé d’elle alors qu’elle était sous l’emprise de drogue, et donc pas en état de se défendre. Il a même admis avoir fait cela parce qu’elle refusait de coucher avec lui. Malgré ces aveux circonstanciés, le juge d’instruction souhaitait que les viols soient requalifiés en agressions sexuelles. Et ce, alors que le délai de prescription était passé ce qui signifiait un non-lieu de fait. La chambre de l’instruction lui a finalement donné tort, mais le procès, prévu pendant le premier confinement, n’a toujours pas été réaudiencé… « Il y a encore une grande part de hasard dans ces dossiers, insiste Me Carine Durrieu-Diebolt. Selon que vous allez tomber sur une personne formée ou non, votre affaire prendra un chemin différent. Et c’est ce hasard qui n’est pas acceptable. »

Léa est aujourd’hui soulagée d’avoir porté plainte et de savoir celui qu’elle accuse derrière les barreaux mais peine à se reconstruire. Les cauchemars et les crises d’angoisse sont encore très fréquents. Elle a récemment renoncé à l’escorting car elle ne supportait plus que ses clients la touchent. « Mon premier rendez-vous après mon agression était quelques semaines après mon agression. C’était horrible, c’était un client que je connaissais bien mais j’étais pétrifiée d’angoisse, même lui l’a senti. », se remémore-t-elle. Elle espère désormais un procès rapide pour mettre cette histoire définitivement derrière elle.

*Le prénom a été changé pour garantir l’anonymat de la plaignante.

** Le délit de racolage a été abrogé en 2016, remplacé par celui sur la pénalisation des clients des prostituées.