Restos du cœur : « Le nombre de bénéficiaires risque d’augmenter de 25 % d’ici à 2022 »

INTERVIEW Sophie Ladegaillerie, administratrice des Restos du cœur, revient sur les défis qui attendent l’association, dont la 36e campagne démarre ce mardi en pleine crise sanitaire et économique.

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Le portrait de Coluche dans les locaux des Restos du Coeur de Toulouse.
Le portrait de Coluche dans les locaux des Restos du Coeur de Toulouse. — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • Avec l’augmentation de la pauvreté, la crise sanitaire et économique a mis sous tension les Restos du cœur.
  • Sophie Ladegaillerie, administratrice de l’organisation, nous décrit les défis qu’il va falloir relever cette année pour continuer à être un rempart à l’extrême pauvreté.

Ils ne promettent pas le grand soir, mais juste à manger et à boire. Et avec la crise économique dont les effets commencent à se ressentir, les Restos du cœur prévoient d’être débordés. L’association lance ce mardi sa 36e campagne. Sophie Ladegaillerie, administratrice des Restos du cœur, décrit à 20 Minutes les défis qu’il va falloir relever cette année pour continuer à être un rempart à l’extrême pauvreté.

Avec la crise, vous prévoyez une hausse des bénéficiaires cette année. De quel ordre sera-t-elle ?

Nous pensons que nous allons recevoir 1 million de bénéficiaires cette année pour la saison hivernale qui démarre ce mardi, contre 875.000 pour la saison hivernale 2019-2020. Et en se référant à 2008, nous savons qu’en cas de crise économique, l’augmentation du nombre de bénéficiaire est progressive. En 2008, elle avait été de 15 % et en 2009 de 25 %. Nous pensons donc que le nombre de bénéficiaires risque d’augmenter de 25 % d’ici à 2022. Ce qui représenterait 225.000 personnes de plus à aider.

Et encore, tous ceux qui pourraient vous solliciter ne le font pas…

C’est exact. Actuellement en France, 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, mais seules 5 millions ont recours à l’aide alimentaire. Car demander un soutien pour se nourrir reste un pas douloureux à franchir pour beaucoup. C’est difficile de se dire que l’on n’arrive pas à être autonome à un moment de sa vie. Surtout lorsque les ennuis arrivent d’un coup alors qu’on a travaillé toute sa vie. Mais une fois le pas franchi, nos bénévoles savent les mettre à l’aise.

Dans quelles régions percevez-vous déjà une hausse de la demande d’aide ?

Dans 25 % de nos centres, le nombre de repas distribués a augmenté de 25 % par rapport à novembre 2019. La situation varie selon les départements : il y a par exemple, une explosion de la demande en Seine-Saint-Denis (+ 45 %). Et le nombre de bénéficiaires s’accentue dans les grosses agglomérations. Par exemple, entre juin et octobre 2020, les inscriptions pour l’aide alimentaire ont augmenté de 46 % à Toulouse et de 25 % à Paris.

Vous constatez l’arrivée de nouveaux profils parmi vos bénéficiaires. Quels sont-ils ?

Jusqu’ici, nous accueillions beaucoup de familles monoparentales, de retraités, de jeunes sans travail ni formation. Mais là, nous voyons arriver beaucoup de travailleurs pauvres, qui s’en tiraient tout juste avant la crise sanitaire, en travaillant au noir, en cumulant des emplois saisonniers ou en effectuant des missions d’intérim. Mais depuis, ils ont perdu leur boulot et n’avaient pas de coussin de sécurité.

Les étudiants sont aussi beaucoup plus nombreux à nous solliciter. D’ailleurs, aujourd’hui, un bénéficiaire sur deux des Restos a moins de 25 ans. A La Rochelle par exemple, le nombre d’étudiants bénéficiaires a augmenté de 130 % en 2020.

Depuis le premier confinement, enregistrez-vous une baisse des dons ?

Habituellement, ils se concentrent en fin d’année. Mais cette année, dès le début de la crise sanitaire, les Français ont compris que certaines personnes allaient être confrontées rapidement à des difficultés financières. Les dons de particuliers ont donc été importants depuis mars. Et comme ils représentent 50 % de nos financements, c’était essentiel. D’autant que lors du premier confinement, nous avons opté pour un accueil inconditionnel des personnes. Reste que si le nombre de bénéficiaires augmente considérablement d’ici à 2022, il faudra plus d’argent.

Le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) a récemment été voté pour la période 2021-2027 et a augmenté pour atteindre 870 millions d’euros. Savez-vous combien vous toucherez par ce biais ?

C’est une excellente nouvelle, car un repas sur trois que nous distribuons provient de ce fonds. Et il était question qu’il soit divisé par deux. Mais nous ne savons pas encore quelle sera la contribution à notre association.

Craignez-vous de manquer de bénévoles cette année ?

Oui, car 40 % de nos bénévoles ne sont pas revenus dans nos centres depuis le début de la crise sanitaire. C’est le cas des retraités qui craignaient pour leur santé. Certes, de nouvelles personnes sont venues nous rejoindre, mais cela risque de ne pas suffire, surtout si nous accueillons plus de monde. D’autant que pour l’heure, notre distribution se passe via un système de drive pour permettre le respect des gestes barrières.

Mais lorsque les bénéficiaires pourront à nouveau rentrer dans nos centres, nous auront besoin de davantage de bénévoles.