Coronavirus : Un hôpital a-t-il érigé le non-respect des gestes barrières de son personnel en « faute professionnelle » ?

FAKE OFF La direction d’un hôpital aurait indiqué à son personnel que le non-respect des gestes barrières relève de la « faute professionnelle », à en croire un e-mail relayé sur Twitter

Alexis Orsini

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Le CHU Pellegrin de Bordeaux, le 9 mars 2020. (illustration)
Le CHU Pellegrin de Bordeaux, le 9 mars 2020. (illustration) — GEORGES GOBET / AFP
  • Le personnel soignant d'un hôpital s'est-il fait épingler par sa direction pour non-respect des gestes barrières ?
  • C'est ce qu'affirme un e-mail relayé sur Twitter, et selon lequel ce manque de rigueur relèverait désormais de la « faute professionnelle ». 
  • Ce message est authentique, comme a pu le vérifier 20 Minutes, et il a suscité un certain émoi au sein de l'établissement concerné.

« Scandaleux ! Des directions hospitalières accusent honteusement les soignants de ne pas respecter les mesures barrières ! Ils encourent des sanctions ! Et qu’en est-il de la responsabilité de celles-ci en terme de protection des salariés ? ! De l’obligation de sécurité ? ! »

Ce coup de gueule est signé du Collectif Inter-Blocs, qui relaie, sur Twitter, un courriel qui aurait été envoyé par la direction du centre hospitalier de Pau (Pyrénées-Atlantiques) dans un contexte d’épidémie de coronavirus.

« Malgré des efforts collectifs et individuels et les rappels réguliers sur la nécessité de respecter les mesures barrières, il est constaté qu’elles ne sont toujours pas suffisamment appliquées par tous les professionnels. Des audits du service hygiène mettent en évidence ce non-respect. Dans ce cadre, nous continuons à constater que des équipes, pour la majorité ou pour partie, sont infectées par [le] Covid-19 », peut-on lire au début de ce message daté du 12 novembre.

« Il est impératif que chacun soit vigilant, pour lui et pour autrui, à ce que les mesures barrières soient respectées et particulièrement pour les moments à risque que constituent les temps de pause ou de repas. Nous appelons à la responsabilité individuelle de chaque professionnel », poursuit le texte, avant de conclure : « Face à la gravité de la situation, il faut que chaque responsable de secteur d’activité, médecins et cadres, exige désormais de ses équipes le strict respect des consignes. Les informations relatives ayant largement été diffusées, le non-respect des gestes barrières, qui pouvait hier relever de la simple erreur, devient désormais une faute professionnelle. »

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, le centre hospitalier de Pau n’avait pas été en mesure de répondre à nos sollicitations avant la parution de l’article. Sa direction avait toutefois reconnu il y a quelques jours l’envoi de ce mail auprès de nos confrères de Sud-Ouest, expliquant que cette « note interne » n’avait « nullement pour intention de stigmatiser, culpabiliser ou choquer les soignants dans la qualité de leur exercice professionnel », mais au contraire « d’attirer l’attention de chacun face à une propagation du virus, en invitant à la pleine vigilance et en rappelant qu’il en va de la responsabilité individuelle et collective d’appliquer les gestes barrières ».

La CGT du centre hospitalier de Pau nous confirme pour sa part l’authenticité de ce message « qui a déclenché des réactions négatives au sein du personnel » : « Nous n’avons pas eu de remontées sur d’éventuelles sanctions prises contre le personnel depuis l’envoi de ce mail pour le non-respect des gestes barrières mais nous avions rédigé une lettre ouverte, peu après sa découverte, pour dénoncer les différents dysfonctionnements que nous avions fait remonter à la direction depuis plusieurs semaines. »

« Les locaux ne sont pas adaptés »

Le syndicat y évoquait notamment l’absence de « dépistage systématique des soignants ayant été en contact avec des patients diagnostiqués Covid », des salles de pause non adaptées dans de nombreux services car impossibles à ventiler ou encore « des soignants en attente de résultats de leur PCR qui viennent travailler ».

« Les locaux ne sont pas adaptés, on a dit aux équipes de pas être trop nombreuses dans des salles de pause non adaptées, et certains choix ont été faits par la direction, comme le fait de mélanger des patients Covid avec des non-Covid, ajoute la CGT auprès de 20 Minutes. Nous pensons qu’il y a eu des erreurs commises par la direction et nous ne voulons surtout pas que le personnel soit considéré comme fautif des contaminations », ajoute la CGT, alors que la direction de l’établissement défendait de son côté dans son e-mail les « mesures d’organisation spécifiques » mises en place en raison notamment d’un « cadre architectural […] pas toujours facilitant ».

Pour Grégory Chakir, porte-parole du Collectif Inter-Blocs, le courriel de la direction relève surtout d’un phénomène observé dans différents établissements de santé : « Quelques autres hôpitaux ont reçu les mêmes recommandations et principes, qui sont pour le moins surprenants. Ce type de notes de service démontre vraiment une chose : il y a une vraie pression des établissements de santé pour faire taire les soignants et veiller à ce qu’ils continuent à travailler malgré tout. Les administrations se déresponsabilisent totalement et accusent les soignants de tous les maux. »